Internet n’a pas remplacé les emplois perdus

Le «Bay Guardian» de San Francisco est l’un des nombreux journaux américains qui ont mis fin à leurs activités.
Photo: Erik Snyder Getty Images Le «Bay Guardian» de San Francisco est l’un des nombreux journaux américains qui ont mis fin à leurs activités.

En un quart de siècle, journaux et magazines papier ont perdu plus de 300 000 postes aux États-Unis, quand l’information sur Internet n’en a créé que la moitié à peu près, appuyée sur un modèle encore instable.

« Peu d’industries ont été aussi affectées par l’ère du numérique […] que les journaux et les autres secteurs de l’édition », résume le département du Travail américain, qui a publié ces chiffres lundi.

Les chiffres sont accablants. Quelque 317 600 emplois sur les 594 400 que comptait la presse papier aux États-Unis, journaux et magazine, ont disparu entre mars 1991 et mars 2016, soit plus de la moitié (53 %).

L’ampleur du phénomène était masquée par le maintien de la plupart des titres. Le nombre de journaux quotidiens n’a ainsi baissé que de 16 % lors de ces 25 années.

Dans le même temps, l’information sur Internet a créé 169 300 postes en net, soit une perte nette de 148 300 emplois au total pour la presse écrite.

Métiers disparus

Entre papier et écran, de nombreux métiers ont souffert, voire disparu, notamment dans la mise en page et l’impression.

« Cela ne nécessite certainement pas autant de gens pour écrire, relire, mettre en page et publier un article. Le compte n’y est pas », appuie Gordon Borrell, directeur général du cabinet Borrell Associates.

En outre, les emplois de journalistes créés par les sites d’information n’ont souvent pas été pourvus par des transfuges de la presse papier.

« Les suppressions de postes étaient destinées à se séparer des gens les plus anciens et ayant les salaires les plus élevés », souligne Rick Edmonds, spécialiste de l’économie des médias au sein de l’institut indépendant Poynter.

Or, ajoute-t-il, l’expérience n’a longtemps pas été valorisée sur Internet, où les valeurs cardinales étaient la jeunesse, la sensibilité technologique et le coût.

« Dans une certaine mesure, on cherchait des qualités différentes et des gens différents » de ceux qui n’avaient connu que le papier, résume Rick Edmonds.

L’expérience était d’autant moins recherchée que l’édition, la relecture et le travail de la copie n’avaient souvent pas la même importance que pour le papier, dit-il.

Pour Rick Edmonds, la conception de l’information sur Internet évolue néanmoins.

« Depuis l’an dernier, il y a comme un revirement vers l’idée qu’il est vraiment important d’avoir du bon journalisme plutôt que seulement une manière efficace d’attirer les gens », dit-il.

De manière générale, qu’il s’agisse d’émanations de titres papier ou d’acteurs présents uniquement sur Internet, les sites d’information évoluent tous à tâtons, sur le plan éditorial mais aussi économique, à la recherche d’un modèle viable.

Le basculement approche

Alors que côté papier, la purge continue, avec récemment l’ouverture d’un guichet départ au New York Times, plusieurs sites qui marchaient jusqu’ici sur l’eau ont également réduit leurs effectifs, à l’instar de Vice et de Mashable.

« Je n’y vois pas un retour de manivelle, mais certains sites, qui ont crû extrêmement rapidement à leurs débuts n’ont pas atteint leurs objectifs. […] Ils doivent donc s’ajuster », analyse Rick Edmonds.

Quant aux titres qui viennent du papier et ont développé une présence sur Internet, l’heure du basculement stratégique approche, selon Gordon Borrell.

Toujours en baisse

Les revenus publicitaires du papier, qui sont déjà au plus bas depuis 1980 (selon l’association américaine des journaux, la NAA), sont encore attendus en baisse cette année, et il va falloir désormais aller chercher les annonceurs d’abord sur Internet, prévient le consultant.

En l’état, la publicité en ligne ne pèse qu’une fraction des revenus encore tirés du papier (21 %), selon la NAA (chiffres 2014).

La transition va être difficile, annonce Gordon Borrell, et provoquer, selon lui, la disparition de plusieurs titres papier. « Je m’attends à ce que cela se produise dans les deux ou trois ans », dit-il.

Pour lui, l’enjeu est là, davantage que dans les abonnements payants en ligne, qui ne représenteront toujours qu’une partie marginale des revenus.

Il s’inquiète tout particulièrement pour les journaux locaux, qui représentent la grande majorité de l’offre aux États-Unis, les titres à rayonnement national ou international ayant davantage de perspectives.

3 commentaires
  • Christian Debray - Abonné 8 juin 2016 05 h 50

    Autres emplois

    Les journaux ne sont pas le seul endroit ou des emplois se perdent par centaine de milliers. Depuis que l’on applique l’informatique à diverse situation, les emplois tombent comme des mouches. L’industrie utilise des robots, certaines usines modernes n’ont presque plus de travailleurs, il y a 25 ans il y aurait eu 100 travailleurs pour chaque emploi actuel. Ce n’est pas fini, bientôt les 3/3 des camionneurs perdront leur travail, les chauffeurs de taxi perdront aussi leur travail. Les véhicules autonomes sont déjà là.

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 8 juin 2016 09 h 51

      Et il n'y a pas que l'automatisation du travail physique qui porte ombrage. Pour remédier à ce problème, certains pensent que le virage numérique serait une panacée. Mais une menace qui plane de plus en plus est la délocalisation du travail numérique dans des pays où ce travail coûte moins cher.

  • René Bourgouin - Inscrit 8 juin 2016 10 h 29

    Pénurie de main d'oeuvre...

    Pendant ce temps-là, le patronat et ses relais politiques et médiatiques nous jurent que nous ferons face à une "pénurie de main d'ouevre" imminente nécessitant notamment une immigration massive. Ben oui.

    Les médias ne sont pas le seul secteur où les emplois perdus ne sont pas entièrement remplacés. Ce ne serait pas une catastrophe en soi si nous mettions en place un nouveau modèle économique, avec très probablement une réduction du temps de travail. Mais qui va mettre ce modèle en place? Justin Trudeau? Trump? Clinton? Hollande? Ha! Ha! Comme d'habitude, il faudra une crise très grave pour que les choses changent...