La danse en ligne

Pia Savoie, fondatrice de Dance Profiler
Photo: Pia Savoie Pia Savoie, fondatrice de Dance Profiler

Les blogues et les sites spécialisés en danse avancent tandis que la couverture médiatique traditionnelle recule. Mais est-ce bien l’objectif ?

La danse, Pia Savoie, fondatrice de Dance Profiler est entrée dedans quand elle était petite et elle n’a jamais eu envie d’en sortir, mais alors pas du tout. Après une solide formation comme gymnaste, en ballet classique, en danse contemporaine et en hip-hop, la jeune Montréalaise a complété une formation universitaire en communication. Elle participait à un programme d’échange étudiant en Australie quand un cours de journalisme culturel l’a obligée à créer et à alimenter un blogue. Le choix du sujet n’a pas été compliqué, mais alors pas du tout.

« J’écrivais déjà de temps en temps pour le site Bachtrak, qui est vraiment très axé sur le ballet classique. Je voulais traiter d’une plus grande variété de spectacles, explique-t-elle au Devoir. J’ai donc créé mon blogue, où je suis libre. »

J'animais aussi une émission à CIBL sur la danse. La crise des médias commençait à prendre de l'ampleur et l'espace pour la danse diminuait, sauf au Devoir. On était au début du Web et j'ai eu cette idée de créer mon magazine.

 

Elle a fondé Dance Profiler (wordpress.com) en mars 2014. Son slogan annonce « A contemporary world of dance ». Le site en anglais propose d’assez longs articles regroupés autour de très habiles divisions (« review », « preview », « interview » et des reportages en prime).

Pia Savoie critique des spectacles, rencontre et portraitise des artistes, relaie différentes infos plus ou moins pratico-pratiques sur le milieu. Elle est particulièrement intéressante quand elle décortique et analyse les créations pour en tirer des significations enfouies, par exemple sur le féminisme dans la société contemporaine à partir du spectacle Je te vois me regarder présenté à La Chapelle de Montréal en mai.

« J’ai deux objectifs, dit-elle. Mon but premier est d’écrire sur la danse de façon à intéresser quelqu’un qui ne s’y connaît pas. Si je peux inspirer une ou deux personnes à aller voir un show de danse, je suis super-heureuse. Je trouve que la représentation médiatique de la danse est trop bornée, surtout avec ce qu’on voit à la télé depuis une décennie. »

Et le second objectif ? « Ça me concerne personnellement : écrire sur la danse, c’est un exercice d’apprentissage pour moi. Comme je ne suis plus dans le milieu, le blogue me donne l’occasion d’apprendre, de rester à l’affût. »

Mort et vie

Le recul, jusqu’à la quasi-disparition de la couverture journalistique de la danse dans les grands médias traditionnels, a fait l’objet d’une table ronde au Festival TransAmériques (FTA) de Montréal, mercredi soir. Les sites et les blogues spécialisés peuvent aider à compenser, y compris quand un nouveau média chasse l’autre.

C’est un travail de journaliste, dans une optique de documentation mais with a bias. Je laisse des traces.

 

Le critique François Dufort a fondé dfdanse.com quand est mort l’hebdomadaire culturel montréalais Ici en 2001. C’est le plus vieux des nouveaux médias spécialisés. « J’animais aussi une émission à CIBL sur la danse, dit-il. La crise des médias commençait à prendre de l’ampleur et l’espace pour la danse diminuait, sauf au Devoir. On était au début du Web et j’ai eu cette idée de créer mon magazine. »

Il l’a baptisé de ses initiales (DF) et a défini un objectif simplissime : « couvrir la danse ». Il la couvrait seul la première année. Maintenant, le site recense une dizaine de signatures. Au moins une trentaine de collaborateurs sont passés par DFDanse.

Sylvain Verstricht aussi a sauté d’une plateforme à l’autre. « Concrètement, j’ai lancé Local Gestures parce que le site pour lequel j’écrivais était sur son lit de mort », explique-t-il par écrit. Lui aussi en fait une affaire très personnelle, comme Pia Savoie.

« Au-delà de ça, c’était pour me permettre d’écrire sur la danse comme bon me semblait, en anglais ou en français, sans nécessairement faire de la critique conventionnelle ; en gros, pour ne pas avoir de comptes à rendre à personne. Local Gestures me permet d’avoir un espace de réflexion où je peux tenter de comprendre et d’expliquer comment la danse crée du sens pour moi. »

Pour faire quoi ?

Ce qui revient à se demander comment désigner cette démarche. Est-ce de la médiation culturelle, de la critique, du journalisme ?

« J’y réfléchis, j’y écris, j’y crée, répond Sylvain Verstricht en parlant de son site et de ce qu’il y fait. Je dirais que je fais de la critique horizontale plutôt que de la critique verticale, c’est-à-dire une critique qui ne cherche pas à prononcer un jugement sur l’oeuvre, mais à être en dialogue avec celle-ci. Ce que les anglophones appelleraient du “popular criticism” plutôt qu’une review. »

François Dufort reconnaît que la production de son site est inégale tout en affirmant que le meilleur de celle-ci se compare à ce que proposaient autrefois les imprimés gratuits.

Pia Savoie, elle, se réclame du journalisme artistique et surtout d’un travail de documentariste engagée. « C’est un travail de journaliste, dans une optique de documentation mais with a bias, dit-elle en passant brièvement à l’anglais. Je laisse des traces. Et je ne suis pas en concurrence mais en complémentarité avec les médias traditionnels. Surtout que mes articles sont toujours très longs par opposition à beaucoup de médias qui annoncent les spectacles et nous disent si c’est censé être bon. »

Je fais de la critique horizontale plutôt que de la critique verticale, c’est-à-dire une critique qui ne cherche pas à prononcer un jugement sur l’œuvre, mais à être en dialogue avec celle-ci

 

Ce travail de relais ne lui semble pas incompatible avec une perspective critique et même sociocritique. « J’ai des opinions et je les assume, mais j’essaie aussi de considérer une perspective culturelle plus large. Cette façon de faire connecte avec le quotidien des gens qui sont aussi confrontés au féminisme, à la reconnaissance des minorités, aux conditions économiques difficiles. »

Son collègue Verstricht enchaîne : en allant encore plus loin. Au fond, son blogue se défend par lui-même et ne « sert » aucune cause, commerciale ou autre. « Je dirais que le site est pour les lecteurs qui veulent une réflexion, un point de vue sur la danse, et qui ne lisent pas des critiques afin de déterminer s’ils devraient aller voir ou non un spectacle comme s’il s’agissait d’un produit de consommation, dit-il. Qu’ils aient vu le spectacle ou non, qu’ils en aient l’intention ou non, cela n’a aucune importance. La lecture du texte devrait idéalement être une expérience en soi. »

Et ça paye ?

Cette attitude se veut d’autant plus détachée — autotélique, disaient les Anciens pour désigner « ce qui s’accomplit par lui-même » — qu’elle ne génère aucun profit, rien de sonnant et trébuchant, ou presque. Au début, Local Gesture attirait des pubs de Google sans bénéfices. « Après avoir aperçu une publicité de produits soi-disant amincissants adressée aux femmes, j’ai décidé de retirer les publicités », explique son créateur.

Ce site a reçu 790 visiteurs uniques cette semaine et totalise 7094 pages vues cette semaine. Danse Profiler reçoit environ 200 visiteurs uniques par mois. Le DFDanse, champion du lot, revendique « entre 12 000 et 15 000 visites par mois ».

Celui-là survit en partie grâce à une petite subvention du ministère du Patrimoine canadien, environ 7000 $ par année. M. Dufort ne présentera pas de demande de soutien au Conseil des arts et des lettres du Québec en 2016, puisque ses demandes précédentes ont toutes été refusées. La pub fournit le reste pour « faire ses frais ». Les collaborateurs de DFDanse reçoivent 25 $ pour l’équivalent de chaque feuillet, mais uniquement pour les papiers de présentation des shows ou des artistes, pas pour les critiques.

François Dufort, jeune sexagénaire, n’écrit presque plus et de moins en moins. Lui aussi est entré en danse il y a longtemps et maintenant, regrette-t-il, la danse le quitte.

« En fait, je n’en vois presque plus parce que le médium chorégraphique a changé. On a régressé vers la performance et ça m’énerve un peu. Ce qu’on nous propose n’utilise plus le langage de la danse contemporaine. Ça m’intéresse de moins en moins. Je n’ai plus de passion. Mes collaborateurs sont aussi dans l’embarras. Ils viennent presque tous de l’École de la danse contemporaine de Montréal. Ils connaissent le mouvement et là ils doivent produire des descriptifs de spectacle où il n’y a pas de vocabulaire de danse, où il n’y a pas de danse. »