Télévision - Vivre les grands moments de l'histoire au petit écran

Nous sommes le 30 mai 1968. Le mari de Thérèse Rondeau, à Montréal, doit prendre une décision qu’aucun homme n’a encore jamais prise au Canada. Thérèse, 38 ans, a subi une hémorragie cérébrale la veille. Elle est maintenue sous respirateur artificiel. Il n’y a plus rien à faire pour elle. Mais son coeur bat encore.

Et ce coeur, le docteur Pierre Grondin le veut. Il le veut pour l’implanter dans la poitrine d’Albert Murphy, 58 ans, condamné à brève échéance à cause de sa maladie cardiaque.
Ce soir-là, le docteur Grondin et son équipe réaliseront, à l’Institut de cardiologie de Montréal, la première transplantation cardiaque au Canada, et c’est cette histoire que raconte Thérèse et Albert, le nouveau documentaire de la série 24 heures pour l’histoire des réalisateurs Luc Cyr et Carl Leblanc, diffusé demain à 20h sur les ondes de Télé-Québec.
Les deux réalisateurs nous font revivre un moment d’histoire très marquant du point de vue de ceux qui l’ont intensément vécu, puisqu’ils ont interviewé non seulement le docteur Grondin et les médecins et infirmières qui l’entouraient, mais également les enfants d’Albert Murphy et le mari de Thérèse Rondeau, qui demeure bouleversé par l’expérience 35 ans plus tard.
Ce soir-là, il a dû prendre la décision d’autoriser la transplantation du coeur de sa femme. En 1968, cette décision était presque insoutenable à prendre. Six mois auparavant, Christian Barnard avait réalisé la première greffe cardiaque au monde. En six mois, 17 greffes avaient été tentées sur la planète, presque toutes des échecs.
C’était un défi technique et scientifique, bien sûr, mais également un défi moral. Comme le rappelle l’éthicien Hubert Doucet, le coeur était un symbole très fort, lié à l’identité de l’individu. «On détruisait l’image sacrée qu’on se faisait du coeur, c’était une véritable révolution.»
Le problème éthique auquel était confronté le mari de Thérèse était très profond. Depuis des siècles, on considérait que la mort surgissait lorsque le coeur cessait de battre. C’était même de cette façon que la loi définissait la mort. Or, voilà que la science médicale maintenait en vie une patiente qu’elle considérait morte mais dont le coeur battait encore, en voulant décider elle-même du moment exact où on allait «débrancher» son coeur vivant.
La greffe fut finalement réalisée, mais M. Murphy n’a pas survécu plus de 48 heures.
Comme d’habitude, le duo Cyr et Leblanc livre une oeuvre rigoureuse et riche de sens. Avec 24 heures pour l’histoire, une série amorcée en 1997, les deux réalisateurs ont voulu décrire quelques moments marquants de notre histoire. On se souvient peut-être du Chemin du Roy, document sur la visite de De Gaulle en 1967, de Canada by night, sur les négociations constitutionnelles de 1981, ou de Mourir en France, sur le raid de Dieppe. Thérèse et Albert est le huitième document de la série, et le neuvième, Le Grand Soir, diffusé en mars, portera sur la première élection du PQ, le 15 novembre 1976. Les deux auteurs termineront cette série l’année prochaine avec un dixième titre, qui portera sur les émeutes de la Saint-Jean à Montréal en 1968.
Luc Cyr et Carl Leblanc sont également les auteurs de la série La Boîte noire, cette extraordinaire série documentaire de 13 émissions qui porte sur des moments marquants de l’histoire télévisuelle et qui a été diffusée en 2002. Télé-Québec prévoit la rediffuser la saison prochaine, et les deux réalisateurs proposeront l’année prochaine La Boîte noire/2, une suite attendue avec impatience.