Claude Ryan, les valeurs d'égalité et de liberté (janvier 2000)

Claude Ryan est né à Montréal en 1925. Il a été directeur du Devoir de 1963 à 1978.

L'existence, rappelle fréquemment Claude Ryan au fil de l'entrevue, est un combat entre les valeurs d'égalité et de liberté. Entre la prépondérance de la collectivité et la mise de l'accent sur l'individu. Et le XXe siècle aura montré dans le sang que le combat est perpétuel, que la victoire de l'une sur l'autre n'est jamais définitivement acquise.

Aussi, lorsqu'il examine les cent années écoulées, l'ancien directeur du Devoir fait-il ressortir entre autres l'échec des doctrines totalitaires comme phénomène marquant. La Deuxième Guerre mondiale, note-t-il, a certes été l'épisode le plus dramatique qu'ait jamais eu à traverser l'humanité. Et cette guerre a consacré «la faillite des idéologies totalitaires, qui ont mis l'accent sur la dimension collective de l'individu au mépris de la dignité personnelle de chacun et du respect des libertés, et qui ont fait la preuve de leur caractère extrêmement destructeur». Le siècle a vu «cette faillite et le triomphe du libéralisme politique qui s'exprime par les chartes des droits, par la lutte contre la discrimination raciale, pour l'égalité des sexes et contre la discrimination religieuse».

Un triomphe qui n'est toutefois pas exempt de bémols. «Le libéralisme dans sa dimension économique, en même temps qu'il a augmenté la productivité et la richesse, n'a pas réussi à mettre en place une forme de distribution qui ferait reculer les inégalités. On constate cela partout, y compris au Canada, où on a assisté à un accroissement de la pauvreté», estime M. Ryan. Et la question est particulièrement pertinente de nos jours, où la mondialisation galope.

Pour mieux comprendre le chemin parcouru, retournons au milieu du siècle. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Claude Ryan est dans la jeune vingtaine; il est de la génération qui devra rebâtir. De la guerre naîtra la démocratie occidentale moderne, mais il se rappelle que la chose, au Québec du moins, n'allait pas nécessairement de soi à l'époque.

«On n'avait pas été élevés dans le culte de la démocratie, dans les années 1930 au Québec. Il y avait quand même assez de sympathie pour des types comme Mussolini, Salazar, et Hitler un peu moins. La tendance allait plutôt du côté autoritaire. Plusieurs leaders canadiens-français étaient contre la participation du Québec à l'effort de guerre», raconte-t-il.

«Mais il y avait aussi des voix pour s'élever contre les idées à la mode. Je me souviens d'un jour de 1942 où le cardinal Jean-Marie Villeneuve était venu au parc Jeanne-Mance à l'occasion des célébrations du 300e anniversaire de fondation de Montréal. Il avait alors dit que la guerre était une guerre de civilisation et qu'il fallait appuyer les Alliés. La foule l'avait hué. Mais il avait raison. Le cardinal Villeneuve a fait preuve d'un leadership exemplaire.» De prémonition, peut-être aussi.

La guerre montrera également au monde la puissance de la fission de l'atome, que M. Ryan classe parmi les quatre grandes avancées scientifiques du siècle avec l'exploration de l'espace, les progrès de la génétique et l'avènement de l'informatique, des phénomènes qui «ont changé toute notre existence».

À propos d'atome, M. Ryan se remémore une autre intervention publique l'ayant particulièrement frappé. «C'était tout juste à la fin de la guerre. On venait d'avoir Hiroshima et Nagasaki. Un philosophe de l'Université de Chicago, Mortimer Adler, était venu prononcer une conférence ici. Il avait dit: "Tout le monde s'alarme actuellement, mais c'est peut-être une bénédiction, a blessing in disguise, une bénédiction indirecte qui nous arrive, parce que désormais il y aura un mot qui dominera les relations internationales, un petit mot de quatre lettres: peur." Et si on a eu la paix sur le plan international depuis un demi-siècle, c'est peut-être attribuable aux armes nucléaires, assez paradoxalement.»

De nouveaux pôles

S'ensuivirent effectivement l'équilibre de la terreur et plus de quarante ans de guerre froide, pendant lesquels la perspective d'un autre conflit à grande échelle était trop terrifiante pour que l'une ou l'autre des nouvelles puissances mondiales, les États-Unis et l'Union soviétique, s'aventurât à le déclencher. Mais l'éclatement de l'URSS à la fin des années 1980, si elle a ouvert la voie à une domination sans partage des États-Unis, n'a pas pour autant réglé définitivement le problème, autre paradoxe.

«Maintenant, avec le progrès des communications, il devient possible que des armes de type nucléaire se retrouvent entre les mains de n'importe qui. Plusieurs pays essaient d'en avoir. On va trouver le moyen d'industrialiser ces secrets-là, ce qui va contribuer à fragiliser beaucoup l'existence au cours du prochain siècle», croit M. Ryan.

Dans cette optique, «il faut créer un nouvel équilibre multipolaire. Ça prendrait trois ou quatre pôles importants à travers le monde pour garder la situation sous contrôle». À cet égard, il constate une montée récente de l'Asie, qui sera à son avis le nouvel acteur majeur du XXIe siècle. Et il fait plus précisément une place de choix à l'Inde, dont la population devrait dépasser celle de la Chine au cours des 25 prochaines années et qui, du seul fait de son poids démographique, devrait être admise comme membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. «L'Inde a une tradition démocratique et une tradition spirituelle assez fortes. J'ai bien confiance en la sagesse de ce peuple-là», relate-t-il.

À la lumière des comportements observés au cours du dernier siècle, Claude Ryan estime d'autre part qu'un renforcement de l'autorité internationale s'impose, et l'idée d'un «gendarme mondial» qui a commencé de germer lors de conflits armés récents - ex-Yougoslavie, Rwanda, Timor oriental - est à appuyer. «Il faut quelque chose. Autrement, la dignité de l'être humain, qu'est-ce que ça veut dire? Une charte des droits à l'échelle mondiale, c'est bien beau, mais si on ne l'applique pas... Si un gars peut faire ce qu'il veut dans son pays, tuer des collectivités entières, est-ce qu'on va le laisser faire? Il me semble que c'est contraire à la logique, et à l'humanité, la plus élémentaire.»

Canada-Québec

L'histoire canadienne des quatre dernières décennies est indissociable de la sempiternelle «question nationale». Claude Ryan, lui, n'exclut pas un éventuel fractionnement du pays. Mais il continue, encore et toujours, «de chercher des aménagements qui permettraient au Québec de se développer suivant ce qu'il est tout en continuant de faire partie du Canada»; et s'il «comprend très bien la thèse souverainiste mais ne la partage pas», il regarde l'histoire et prévient qu'«il faut se méfier des nationalismes de manière générale: ils ont été des facteurs de progrès pour certains peuples, mais ils ont aussi été des facteurs de guerre, de discorde et de préjugés».

À propos du Canada, M. Ryan tient à souligner un élément méconnu. «On entend souvent dire au Canada anglais que l'approche québécoise fondée sur la dualité [les deux peuples fondateurs] ne tient plus parce que le pays s'est grandement diversifié. Mais considérez ces chiffres: au début du siècle, 22 % des habitants du Canada étaient nés dans un pays étranger; aujourd'hui, ce taux se situe entre 15 et 17 %.»

«C'est donc dire qu'après toutes les vagues d'immigration dont le pays a été l'objet en cent ans, le fond canadien est beaucoup plus fort aujourd'hui. C'est un pays qui a renouvelé sa population de manière convenable tout en consolidant sa base que j'appellerais autochtone.»

Du Québec du XXe siècle, M. Ryan note une évolution du nationalisme canadien-français vers une préoccupation des intérêts proprement québécois, une urbanisation massive, une sécularisation culturelle (imputable surtout à la télévision) et sociale (due au transfert de responsabilités de l'Église vers l'État), un essoufflement démographique devenu «sujet de préoccupation majeur» et causé par «la désagrégation de l'unité familiale», elle-même provoquée par «un essoufflement du sens moral qui a contribué à émousser le sens des responsabilités».

«On a cherché un refuge dans le nationalisme, dans l'étatisme, dans le syndicalisme, mais ce ne peuvent être des solutions. Ce sont des éléments importants dans une société, mais ils ne peuvent être des sources de foi pour l'engagement personnel et la prise en charge des responsabilités», déclare-t-il.

Dans la même veine, et dans la foulée d'André Malraux, M. Ryan prophétise une recrudescence de la religion dans le siècle à venir. «Non parce que je le souhaite mais parce que les autres humanismes qui ont été proposés à la famille humaine jusqu'à maintenant ne réussissent pas à répondre à ses interrogations fondamentales, à lui procurer l'équilibre sans lequel l'existence ne vaut presque pas la peine d'être vécue.»