Gilet pare-balles et kit postviol

Deux journalistes de RFI sont morts au Mali en 2013. Le média a ensuite décidé de mieux préparer les envoyés spéciaux.
Photo: Philippe Desmazes Agence France-Presse Deux journalistes de RFI sont morts au Mali en 2013. Le média a ensuite décidé de mieux préparer les envoyés spéciaux.

Lundi, petits cours sur les explosifs. Mardi, présentation des armes à feu. Mercredi, abc des mines antipersonnel. Jeudi, blessures 101. Vendredi, formation expresse sur les agressions sexuelles…

L’Académie de Radio France International (RFI) forme des correspondants et des envoyés spéciaux du monde entier. La préparation de base en sécurité dure une semaine dans un camp retranché, en France. Elle comprend bel et bien une formation de deux heures sur le viol. RFI prépare aussi depuis plusieurs mois un kit postviol qui comprendra des moyens de prélèvements, une pilule du lendemain et un médicament antisida. Les reporters le traîneront sur eux en équipement standard avec le gilet pare-balles.

« On sait que les séquelles du viol sont absolument terribles », explique Sophie Marsaudon, rédactrice en chef adjointe à RFI et formatrice au sein de l’Académie. « L’Organisation mondiale de la santé a calculé qu’une femme violée perdait environ quatre ans de sa vie. Il y a des séquelles physiques et psychologiques. Si le viol a été commis, il faut agir vite pour minimiser ces séquelles. »


De mal en pis

Le problème des agressions sexuelles se pose aussi pour les hommes (« c’est un tabou »), mais évidemment d’abord et avant tout pour les correspondantes. Faut-il pour autant poser la question des dangers particuliers pour les femmes dans ce métier de risque-tout ?

« Il faut la poser, dit la correspondante émérite rejointe à Paris. Il y a vingt ans, j’aurais été la première à hurler si on me l’avait posée. Aujourd’hui, je me la pose. Quand je discute avec les jeunes journalistes, je les incite à se la poser. »

La pro a débuté dans le métier en 1981, travaillé pour la BBC, sillonné le continent africain pendant des années. Elle a aussi reçu le prix Bayeux (1997) des correspondants de guerre. Elle juge qu’il est plus difficile maintenant de pratiquer son métier à l’étranger, pour les hommes comme pour les femmes.

« Les choses ont changé, en pire. Je me suis rendu compte à la fin des années 1990 — c’est à ce moment-là que je situe la rupture — que les journalistes étaient devenus des cibles. On ne les voit plus comme des témoins neutres et objectifs. Ils sont maintenant considérés comme des cibles, comme des ennemis, ce qui rend le métier beaucoup plus difficile. »

Sac à fric

Les journalistes étrangers sont en plus perçus comme de possibles sources de rançons. L’État français a vraisemblablement dû payer. « Je voyage beaucoup en Afrique, dans des endroits pas forcément sympathiques comme le Mali ou le Tchad et j’ai vraiment l’impression d’avoir sur le front une étiquette où il est marqué “millions de dollars”. C’est sûr et c’est récent. »

Deux de ses collègues de RFI sont morts au Mali le 2 novembre 2013. Son média a ensuite décidé de mieux préparer les envoyés spéciaux. « L’idée, c’est d’apprendre à faire son métier en étant le plus prudent possible.Il faut être au coeur des événements pour les couvrir. Pour cela, il faut calculer le risque en fonction de l’intérêt éditorial. Et ça, c’est assez nouveau comme démarche. »

Elle revient sur l’exemple des agressions sexuelles de reporters place Tahrir, au Caire, en 2012. « Quand on analyse ce qui s’est passé là, on comprend que les femmes ont été violées parce qu’il y avait eu des demandes complètement idiotes de leurs rédactions. Elles réclamaient des images à 11 h du soir, au milieu d’une foule complètement excitée. »

Les facteurs disons « internes » font aussi partie des questionnements de base. Certains correspondants semblent rechercher les situations explosives. Il faut donc leur apprendre à brider leurs audaces. RFI s’interdit aussi d’acheter des reportages à des pigistes solitaires en terrain à haut risque pour ne pas encourager les excès inutiles.