Mondialisation médiatique

Une nouvelle ère de collaboration intermédiatique commence entre les grands services publics de la France, de la Belgique, de la Suisse et du Canada. Les alliés des médias, anciens et nouveaux, ont créé une nouvelle association internationale, les Médias francophones publics (MFP). La création résulte de la fusion des Radios francophones publiques (RFP) et de la Communauté des télévisions francophones (CTF), qui existaient depuis plus d’un demi-siècle.

Le Devoir a appris qu’un des premiers effets concrets de cette structure de convergence créée il y a quelques mois concerne la couverture des activités terroristes dans le monde. Les journalistes d’investigation des différents médias associés vont collaborer à la création d’une banque de données commune et d’une plateforme d’échange d’informations, à chaud, au moment des crises.

Une première semaine de programmation thématique est envisagée dans tous les médias participants. Elle pourrait se dérouler au moment du premier anniversaire des attentats de Paris, en novembre prochain.

« Il a été constaté que les deux associations, la RFP et la CTF, avaient en gros les mêmes objectifs ; il y avait donc des économies à faire en les réunissant », explique en entrevue au Devoir Éric Poivre, premier secrétaire général des MFP. « Il a surtout été constaté qu’une convergence des médias était nécessaire dans un contexte concurrentiel et économique de plus en plus compliqué pour les radios et les télévisions de services publics. En télé, on est plutôt dans un contexte où les nouveaux entrants dans le secteur du divertissement, principalement américains, viennent changer la donne avec la diffusion de contenu en délinéarisé [comme avec Netflix]. En radio, c’est toute la problématique de la radiovisuelle, par la numérisation, qui nous touche. Elle force l’évolution des métiers. Bref, la télé a à apprendre de la légèreté et de la rapidité de la radio qui, elle, a à apprendre de la télé la mise en image des contenus. »

Le secrétaire général a été désigné par concours l’été dernier parce qu’il possédait le profil trimédiatique recherché, avec des expériences en radio, en télévision et sur le Web. Ancien réalisateur, M. Poivre vient de la Radio télévision belge francophone (RTBF) où il assurait la direction des programmes télévisuels, mais aussi la coordination des projets entre les trois plateformes.

Les rapprochements existent aussi déjà à Radio-Canada (au sein du Centre de l’information) et à Radio télévision Suisse (RTS), dans ce cas européen, malgré des problèmes d’aménagement, les services ne sont pas dans la même ville. Les réseaux français, scindés depuis des décennies, seraient encore plus difficiles à rapprocher. L’épicentre francophone fournit cinq groupes aux MFP : Radio-France, France-Télévision, France médias monde (RFI et France 24) et TV5 Monde. Du Canada, il faut ajouter Télé-Québec et TV5 Québec Canada.

La collaboration peut tout de même étonner, surtout dans le contexte européen où les différents joueurs s’arrachent des parts de marchés. M. Poivre avoue lui-même que le cumul des trois plus grandes chaînes franco-françaises (TF1, France 2 et France 3) totalise jusqu’à 35 % des parts du marché belge.

Démarche inverse

« On est tous plus forts en commun, dit-il. En plus, ce sont des services publics qui peuvent dépasser cette problématique concurrentielle. Lorsque nous collaborons, c’est autour de projets éditoriaux qui transcendent les quatre cultures de référence. C’est donc une démarche inverse de celles des médias nationaux qui doivent le plus possible ancrer leurs démarches dans leurs réalités locales. »

Cette logique collaborative s’applique normalement à des genres (magazine, information, documentaire, jeunesse) ou à des médias (chaînes généralistes, d’information ou musicales). Des groupes de travail, en voie de généralisation, visent plutôt le décloisonnement des genres et des médias.

Le projet sur le terrorisme fignolé le 14 janvier en réunion à Bruxelles vient de cette seconde approche. « Il y a d’abord eu un débat sur la confiance et la protection des sources, explique le secrétaire général. Ensuite, tous les membres ont commencé à travailler à la mise en commun et au partage de l’information. »

Le plan de collaboration entre la radio, la télévision et les services Internet s’organise autour de trois axes :

Nomenclature. Un groupe dirigé par Matthieu Aron, chef de l’investigation de Radio France, va définir une base de données commune (identités des terroristes, réseaux, spécialistes, etc.) à partir des fiches de chacun.

Interconnexion. Un réseau interne et sécurisé va permettre les échanges réactifs en cas de crise. « Imaginez un fil Facebook pour partager des images, des sons, du texte, poser des questions et diffuser des réponses pour aider le traitement rapide des infos par toutes les rédactions. »

Éditorialisation. Les partenaires travaillent à la réalisation de semaines événementielles à partir de dates anniversaires. Les reportages et analyses seraient partagés par les différents membres. La première expérience pourrait avoir lieu en novembre prochain, autour du 13 novembre.

Il existe d’autres projets internationaux d’échange d’information entre les médias de divers pays, voire de différentes langues. La COP21 sur le climat à Paris a fait se multiplier les échanges entre les médias du monde. C’est d’ailleurs là que le groupe de travail initial des médias francophones publics a connu ses premiers aboutissements concrets en plus de générer l’idée de la collaboration sur le terrorisme. Cependant, sauf erreur, par son ampleur et son institutionnalisation, la collaboration entre les médias francophones autour des MFP demeure unique au monde.

1 commentaire
  • Pierre Bernier - Abonné 15 mars 2016 09 h 40

    Utile !

    À espérer que l'Afrique en profite.