Le journalisme sans qualités

Certains journalistes déplorent dans l’étude le fait qu’il faille dorénavant alimenter « différentes plateformes en traitant en surface certains aspects de la nouvelle », privilégier « la forme sur le fond » et fournir « des articles de plus en plus courts, des flashs [...] ».
Photo: Getty Images Certains journalistes déplorent dans l’étude le fait qu’il faille dorénavant alimenter « différentes plateformes en traitant en surface certains aspects de la nouvelle », privilégier « la forme sur le fond » et fournir « des articles de plus en plus courts, des flashs [...] ».

Une loi du théoricien Marshall McLuhan établit que toute nouvelle technologie de communication étire l’espace, contracte le temps, transforme les rapports sociaux. Pas étonnant donc qu’une très forte majorité de journalistes québécois (85 %) jugent positivement les effets des innovations technologiques sur la capacité de produire d’excellents reportages, notamment en facilitant la recherche et l’accès à l’information. Pas plus étonnant qu’ils se désolent des effets négatifs sur la vitesse qu’elles imposent à leur travail.

Un professionnel de l’information regrette devoir « faire plus, plus vite au détriment de la qualité ». D’autres disent qu’il faut dorénavant alimenter « différentes plateformes en traitant en surface certains aspects de la nouvelle », privilégier « la forme sur le fond » et fournir « des articles de plus en plus courts, des flashs, pour imiter le Web dans la presse écrite ».

Ces commentaires apparaissent dans l’enquête de 84 pages de la professeure Judith Dubois, de l’UQAM, intitulée Bouleversements médiatiques et qualité de l’information. Elle vient de paraître dans la collection des Études de communication publique de l’Université Laval. Il en ressort une impression générale de dégradation de la production depuis une quinzaine d’années au Québec notamment à cause du manque de ressources et des piètres conditions de travail.

Portrait de groupe

 

L’enquête s’appuie sur un sondage auprès de 121 professionnels québécois, tous d’anciens jurés des prix Judith-Jasmin, la plus prestigieuse récompense distribuée annuellement par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Les réponses ne sont pas attribuées nommément.

On peut parler d’une analyse autoréférentielle : les producteurs d’information sont interrogés sur leur perception de la qualité du travail par leurs pairs. L’étude ne permet pas de distinguer les répondants en fonction d’autres critères comme l’appartenance à un type d’entreprise (journal, radio, télévision) ou à une génération. La consultation a eu lieu à l’automne 2013, avec un taux de réponse de 64 %.

Les médias québécois (comme bien d’autres) ont subi de nombreuses mutations depuis le début du siècle. L’étude cite une nouvelle vague de concentration de la propriété, plusieurs conflits de travail et des « rationalisations », la révolution technologique et ses effets sur la collecte, le traitement et la distribution de l’information, l’apparition de nouveaux médias, le développement massif des réseaux socionumériques.

« En quoi ces changements ont-ils influencé la capacité des journalistes à s’acquitter de leur devoir de produire de l’information de qualité ?, résume l’introduction. Quels facteurs ont été les plus déterminants ? »

La première question concerne évidemment les critères définissant la notion de qualité en information, difficile à cerner. La chercheuse a fouillé la littérature sur le sujet et proposé aux professionnels de l’information de hiérarchiser différents critères.

Il en ressort que, pour les répondants, un travail journalistique s’évalue en fonction de la qualité de la recherche (69 %) et de l’écriture (58 %), de l’intégrité et du respect de la déontologie (43 %) et de la clarté du reportage (41 %). Notons que l’impact de l’oeuvre n’obtient que 11,6 % et le caractère novateur du reportage 2,5 % seulement des faveurs.

Ces critères sont rapportés à plusieurs critères d’influence sur la qualité. Les journalistes en ciblent trois plus importants : les ressources disponibles, la politique interne et les conditions de travail. La propriété des médias arrive au quatrième rang dans les réponses, avant les innovations technologiques, les contraintes juridiques et les rapports aux publics (comme ses attentes ou ses commentaires).

Voici d’autres conclusions centrales de l’enquête :

Ressources. Deux répondants sur trois (69 %) disent que le facteur lié aux ressources disponibles influe de manière négative sur la capacité à produire d’excellents reportages. L’étude rappelle que les médias d’information ont subi « de nombreuses compressions budgétaires » au cours des dernières années. « La qualité en souffre parce que les vrais professionnels sont moins nombreux et ont plus de contraintes », dit un collègue.

Concentration. Huit journalistes sur dix jugent négativement les effets de la propriété des médias sur la qualité du journalisme en cette période de grande concentration. Ils citent les impacts sur la diversité, l’autopromotion et l’objectivité journalistique. L’étude note toutefois que plusieurs accusations visent en fait plus les politiques internes que la propriété des médias en tant que telle.

Condition de travail. Là encore, huit professionnels sur dix jugent négativement l’impact. Les répondants déplorent la détérioration des conditions d’exercice du métier, la hausse de la charge de travail pour les salariés et la chute des rémunérations pour les pigistes.

Contraintes juridiques. Le nombre des procédures judiciaires contre les médias a augmenté au cours des dernières années, et 72 % des sondés jugent négative cette influence accrue.

Interaction. Les réseaux sociaux sont salués comme sources d’information et comme moyens de rapprochement du public. Certains commentaires déplorent cependant « l’influence négative des blogues et réseaux sociaux sur l’information journalistique, en raison de la vitesse à laquelle sont diffusées les informations, de la propagation de rumeurs qu’ils engendrent ou par l’importance qu’ils donnent à l’opinion ».

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