Les écrans de l’exclusion

Hollywood vit une crise d’exclusion qui discrimine les femmes de même que les minorités ethniques et sexuelles, dénonce une nouvelle étude dévoilée à quelques jours de la cérémonie des Oscar.
Photo: Kevork Djansezian / Getty Images / Agence France-Presse Hollywood vit une crise d’exclusion qui discrimine les femmes de même que les minorités ethniques et sexuelles, dénonce une nouvelle étude dévoilée à quelques jours de la cérémonie des Oscar.

Hollywood lave plus mâle et plus blanc. Les réseaux de télévision américains aussi. Même les productions en ligne perpétuent la grande discrimination des fictions favorables au « white boys’ club ».

Une nouvelle étude diffusée lundi depuis la Californie montre que 28 % seulement des personnages sur les écrans représentent des minorités ethniques. Dans la population des États-Unis, cette proportion grimpe de dix points, à 38 %.

Les femmes sont aussi reléguées au second rang. Le tiers seulement des rôles parlants revient à la moitié du monde. Les réalisatrices américaines ne dirigent que 15 % des productions. Les femmes scénaristes ne signent que 29 % des films ou des épisodes diffusés à la télévision ou en ligne.

La discrimination paraît encore pire au cinéma qu’à la télévision ou sur le Web. Seulement 3,5 % des films étaient dirigés par des femmes en 2014 par rapport à 17 % des émissions de télévision et 11,8 % des épisodes des pure players à la Netflix.

Ces données proviennent d’une enquête de l’École de communication et de journalisme Annenberg de l’Université de la Californie du Sud (UCS). Le Comprehensive Annenberg Report on Diversity (CARD) se présente comme « la plus exhaustive » étude sur le sujet des personnages apparaissant dans les films, à la télévision et dans les fictions en ligne, mais aussi des employés oeuvrant derrière la caméra et aux commandes de l’industrie américaine du divertissement. Les chercheurs ont passé au crible de la discrimination 109 films de 2014 et 315 émissions de télévision et épisodes numériques diffusés alors par quelque 31 réseaux et services de téléchargement.

« Ce n’est pas un problème de diversité : c’est une crise de l’exclusion », résume la professeure Stacy L. Smith, fondatrice du think tank Media, Diversity Social Change Initiative (MSDCI) de l’École Annenberg. Dans le communiqué de son École supérieure, elle parle aussi d’une épidémie d’invisibilité. « Il est clair que l’écosystème du divertissement est discriminatoire. »


Les retards des Oscar

La professeure de littérature et de théories féministes de l’UQAM Martine Delvaux appuie sur le caractère exceptionnel de l’enquête. « C’est une étude incroyable, dit-elle au Devoir. L’enquête va très loin dans les détails, par exemple en s’intéressant aux vêtements sexy davantage portés par les femmes que par les hommes ou à la nudité plus courante pour les femmes que les hommes. » Le portrait de groupe sur écrans révèle par exemple que les personnages féminins (33 %) sont plus souvent déshabillés que les masculins (11 %).

La féministe salue aussi le courage de dénoncer l’exclusion au lieu de seulement souligner l’homogénéité des choix. « L’enquête met en évidence une sorte d’apartheid, dit-elle. Ce n’est pas juste une question de diversité : c’est un problème lié au refus de l’autre. On se plaint d’un manque de diversité, d’un défaut de représentativité. Mais on nomme rarement le geste violent qui consiste à ne pas inclure. C’est subtil, et c’est dit d’emblée dans l’étude. »

La bombe est lâchée pendant la dernière ligne droite menant à la présentation de la 88e cérémonie des Oscar, déjà entachée. Beaucoup de critiques ont déploré que les nominations pour les prix d’interprétation favorisent toutes des acteurs et des actrices blancs. La soirée la plus glamour d’Hollywood sera présentée le dimanche 28 février.

La professeure Delvaux s’essaie à une hiérarchie tripartite du système des images. Tout en haut, il y a les hommes blancs hétérosexuels. Viennent ensuite les femmes blanches. Les autres groupes se retrouvent en fond de cale avec des discriminations cumulatives une lesbienne noire étant immanquablement condamnée aux marges.

Sur les 407 réalisateurs recensés par l’étude californienne, 2 et seulement 2 sont des réalisatrices noires. À peine 2 % de tous les rôles recensés ne sont pas hétérosexuels. En fait, deux films sur la centaine filtrée concentraient 58 % des gais clairement identifiés.

Tous les indices concoctés par les universitaires dénotent des problèmes plus ou moins étendus. À peine 18 % de toutes les productions confondues accordent autant de place aux personnages de femmes que d’hommes. Les films (21 %) montrent moins souvent que la télévision (29 %) des femmes de moins de 40 ans.

Hollywood n’a évidemment pas le monopole de l’exclusion. Plusieurs études publiées au cours des derniers mois ont décliné la discrimination active dans toutes les sphères de communication. Une équipe de l’Université McGill a révélé cet automne que cinq prénoms sur six qui paraissent dans les médias actuels sont masculins. Et plus une personne est citée, plus il y a de chances que ce soit un homme. L’étude portait sur plus de 2000 journaux, magazines et portails d’actualité des États-Unis produits entre 1983 et 2009. La conclusion est aussi triste que tranchée : les femmes continuent d’être sous-représentées dans l’espace médiatique.

« Dès qu’il y a une annonce pour un prix, on se met à compter », dit Martine Delvaux. On cherche la parité. On l’a vu avec le festival de la bédé d’Angoulême qui n’a pas trouvé de femmes sur trente finalistes pour son Grand Prix. C’est inacceptable, et on espère que tout le monde va commencer à se surveiller. »

 

Et le Québec ?

Le Québec n’est pas en reste, et plusieurs observateurs pensent que la situation est encore pire ici. Sophie Prégent, comédienne et présidente de l’Union des artistes, a déclaré il y a un mois à l’émission Esprit critique (ARTV) que le Québec avait « dix ou quinze ans de retard » sur les États-Unis en matière de représentation des minorités dans les fictions. L’animatrice Rebecca Makonnen, invitée à parler du sujet à Deux hommes en or (TQ), a souligné qu’on pouvait compter les animateurs noirs du Québec sur les doigts d’une main.

Il n’y a pas que la quantité qui laisse à désirer. Les personnages réservés aux minorités rajoutent souvent des stéréotypes, particulièrement pour les musulmans ou les Arabes, souvent réduits à jouer les terroristes, comme les Noirs semblent cantonnés aux rôles de dealers de drogue et de voyous en tous genres.

« Il faut défaire l’idée que l’art est de l’art qui ne veut rien dire, conclut la professeure de littérature Martine Delvaux. Ça dit quelque chose. Il ne faut pas être pour la censure, mais il faut reconnaître que, quand les créations culturelles donnent constamment la même image, elles disent quelque chose sur la place accordée ou pas à certains groupes de nos sociétés. »

Mesurer l’exclusion

L’étude sur la discrimination de l’École Annenberg examine la composition des instances dirigeantes de dix grandes compagnies de divertissement des États-Unis.

Les résultats sont classifiés selon un « index de discrimination », une note de 100 % désignant une absence d’exclusion. Aucun des six distributeurs de film ne reçoit une note de plus de 25 %. Par contre la télévision et le Web s’en tirent mieux. Sur une cinquantaine de tests menés dans les dix compagnies, seize obtiennent une très bonne note. The Walt Disney et CNN s’en tirent particulièrement bien, tout comme Hulu et Amazon. La discrimination se confirme partout dans le système. Les femmes ne représentent que 20 % des membres des conseils d’administration des grandes compagnies de production. Moins d’une sur quatre (23,7 %) est dirigée par une femme.

Mesurer l’exclusion

L’étude sur la discrimination de l’École Annenberg examine la composition des instances dirigeantes de dix grandes compagnies de divertissement des États-Unis. Les résultats sont classifiés selon un « index de discrimination », une note de 100 % désignant une absence d’exclusion. Aucun des six distributeurs de film ne reçoit une note de plus de 25 %. Par contre la télévision et le Web s’en tirent mieux. Sur une cinquantaine de tests menés dans les dix compagnies, seize obtiennent une très bonne note. The Walt Disney et CNN s’en tirent particulièrement bien, tout comme Hulu et Amazon. La discrimination se confirme partout dans le système. Les femmes ne représentent que 20 % des membres des conseils d’administration des grandes compagnies de production. Moins d’une sur quatre (23,7 %) est dirigée par une femme.
3 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 23 février 2016 07 h 40

    Le monde du cinéma et de la télé au Québec est francophone ...

    Et les minorités culturelles se reconnaissent davantage dans la culture canadienne, qui est anglophone! Elles ont leur monde, à l'ouest de Montréal notamment, et s'en trouvent fort aise! Loin d'elles l'idée de s'intégrer dans un univers qui par les préjugés véhiculés leur paraît hostile et fermé.

    Il faut lire La Gazette pour se rendre compte du fossé qui s'est creusé entre les deux communautés! Il est facile de condamner le Québec français quand c'est l'autre qui n'a de cesse de le déprécier et d'élever des frontières d'inimitié! Les torts doivent être à tout le moins partagés!

  • Denis Paquette - Abonné 23 février 2016 08 h 02

    croire ou mourir

    Il me plairait bien de transposer cette étude en zoologie ou tout sinmplement en génétique il m'apparait tout simplement trop facile de presenter ces donnés qu'en sociologie qui selon moi ne font que renforcir certaines ideologies a la mode, depuis l'inquisition , que de points aveugles véhiculés, ne servant que certains pouvoirs, a l'époque ne disions nous pas croire ou mourir

  • Gilles Théberge - Abonné 23 février 2016 08 h 23

    Ouf!

    J'ai eu peur. Pour peu on serait une société normale.

    Ouf, je suis soulagé. Au Québec c'est pire.

    On a repris notre pale à la queue des nations.

    Merci, je suis soulagé...