Rendre son «Devoir»

M. Descôteaux continuera à s’occuper avec la fondation des Amis du <em>Devoir</em> et à siéger à certains conseils d’administration, notamment en culture. Il souhaite voyager, et peut-être se reposer un peu…
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir M. Descôteaux continuera à s’occuper avec la fondation des Amis du Devoir et à siéger à certains conseils d’administration, notamment en culture. Il souhaite voyager, et peut-être se reposer un peu…
Quand on rencontre Bernard Descôteaux, deux poignées de main nous séparent d’Henri Bourassa (1868-1952), papa du Devoir. Lui-même est arrivé au journal au milieu des années 1970 alors que Claude Ryan (1925-2004), qui avait connu le fondateur, le dirigeait. À force de grimper les échelons, M. Descôteaux est devenu le huitième directeur du journal en 1999. Il passe la barre à compter de lundi à son successeur, Brian Myles. Entrevue bilan après 41 années de Devoir accompli.
 

L’heure est au bilan. Commençons donc par un lead fort, comme pour tout bon texte journalistique qui se respecte : quelle amorce pourrait résumer la transformation du métier depuis que vous y êtes entré ?

Je dois répondre en citant la fin du regard journalistique exclusif sur l’actualité. Nous étions les seuls avant sur la ligne à rapporter les événements. J’ai connu le début de la diffusion télé des travaux de l’Assemblée nationale. L’information continue a étendu le modèle. Nous continuons à pratiquer notre métier de médiateur entre l’acteur et le public, mais le public sait déjà tout.

Et quoi encore ?

Je dois citer l’expansion de l’opinion comme grande transformation. J’ai aussi vécu la multiplication des chroniqueurs. Le commentaire était autrefois un domaine réservé à quelques rares personnes. Le magistère que Claude Ryan pratiquait dans Le Devoir est dépassé. Il n’existe plus. L’éditorial a toujours sa fonction, mais il faut exercer ce métier avec beaucoup d’humilité parce que notre influence se dilue alors qu’une multiplicité de commentateurs émet et diffuse des opinions.

Vous ne mentionnez pas la transformation technologique ?

Oui, évidemment, il faut aussi parler de l’accélération de la communication. Quand j’ai commencé, on utilisait le bélinographe pour transmettre nos textes et nos photos. C’était une sorte de prétélécopieur. Ça nous prenait quatre minutes pour transmettre un feuillet, et encore, quand le papier ne déchirait pas. Tout était long, et maintenant, tout est instantané.

C’est vrai que vous avez déjà défenestré un bélinographe à Québec, où vous étiez correspondant parlementaire, pour forcer la direction à passer au fax ?

Non, non, je ne l’ai pas lancé par une fenêtre. J’avais dit au rédacteur en chef Michel Roy que s’il ne nous fournissait pas un fax, alors que nous étions le seul journal à encore fonctionner avec un bélinographe, j’allais lancer notre vieil appareil par la fenêtre. Ça nous prenait une demi-heure en fin de journée pour transmettre nos textes alors que deux ou trois minutes auraient suffi. Michel Roy, qui était un homme paisible, avait été surpris de ma menace. Une semaine après, le bureau de Québec recevait son fax.

Votre propre direction a été un peu frileuse au début vis-à-vis des nouvelles technologies, en mettant du temps à brancher les ordinateurs personnels sur le Web, à fournir des cellulaires aux journalistes. Le Devoir est-il à la traîne des innovations ?

Non, pas du tout. Nous avons été le premier journal au Québec à créer un site Internet, et dès 2002, nous l’avons conçu payant. Les abonnements numériques nous ont beaucoup aidés, et rapidement. Nous avons cependant mis du temps à embarquer dans l’information continue. Il a fallu convaincre la rédaction et le changement est venu tranquillement. Nos vieux réflexes sont très forts. On fait du papier depuis 106 ans, et il y a encore du travail à faire pour compléter le virage numérique. Quand je demandais aux autres directeurs comment ils avaient réussi à convaincre leurs journalistes d’effectuer les changements, ils me répondaient tous : on ne les a pas convaincus, on en a embauché d’autres ! C’est ce que La Presse a fait pour passer à La Presse +. Nous, nous n’avions pas les ressources pour embaucher une nouvelle salle, mais nous prenons de plus en plus le virage, comme le montre notre édition quotidienne pour la tablette.

Vous avez aussi dirigé un journal alors que le modèle d’affaires des journaux se transformait radicalement. Est-il cassé pour de bon ?

Avant, on vendait des lecteurs à des annonceurs. Aujourd’hui, ça ne marche plus comme ça. Au Devoir, en l’espace de trois ans, nous avons perdu quelque chose comme 3 millions en revenus publicitaires sur 8 millions. C’est énorme. Il y a et il y aura donc de moins en moins de disponibilités financières pour les salles de rédaction offrant une certaine profondeur. On le voit chaque jour. Postmédia vient de fusionner des salles de rédaction dans certaines villes.

Un chroniqueur du Globe and Mail se demandait cette semaine si le gouvernement fédéral ne devrait pas tenir une nouvelle commission d’enquête sur la crise des médias d’information. Qu’en pensez-vous ?

Oui, mais Lawrence Martin répond à sa question en expliquant que les commissions précédentes n’ont absolument rien changé. Moi, je continue de croire qu’il faudrait faire quelque chose collectivement. Au Québec, la concentration des médias atteint ses limites. On a accéléré le mouvement au tournant des années 2000. Cette convergence diminue la production et la diffusion de contenus originaux. Les médias qui convergent diffusent les mêmes infos sur plusieurs plateformes. Même Radio-Canada le fait.

Vous souhaiteriez quoi concrètement, alors, de la part des gouvernements ?

J’en ai glissé un mot à la ministre Mélanie Joly : je souhaiterais que le fonds pour les périodiques soit étendu aux quotidiens. Il y a environ 300 millions annuellement dans cette enveloppe créée pour aider les magazines à faire face à la concurrence américaine. Le gouvernement du Québec pourrait aussi offrir un soutien semblable aux journaux qui doivent passer par une période de transition difficile et durer. Le gouvernement pourrait aussi simplement ne plus nous imposer certaines charges. Les imprimés doivent payer pour le recyclage du papier. Cette mesure égorge les magazines. Cette contribution coûte 40 000 $ par année au Devoir. En Ontario, ce principe du pollueur payeur n’a pas été appliqué aux quotidiens en reconnaissant qu’il s’agissait d’un service de nature publique. La contribution des quotidiens prend maintenant là-bas la forme de publicité gratuite pour encourager le recyclage.

D’autres médias, dont La Presse +, font le pari de la gratuité. Le Devoir a choisi une autre voie, payante, y compris en ligne. Est-ce le bon choix ?

Nos abonnements sont en croissance, et le soutien des lecteurs prêts à payer pour nous aider est indispensable. Nous avons fait le choix des cadenas sur notre site en 2002. Nous nous faisions ridiculiser à l’époque. Aujourd’hui, le New York Times arrive à la même conclusion. Nos lecteurs sont aussi prêts à payer pour compenser nos pertes. Cette année, les campagnes comme Je soutiens Le Devoir ont permis d’accumuler 360 000 $. Nous allons pouvoir équilibrer nos comptes, alors qu’au début de l’année, on voyait venir d’énormes difficultés. Ça ne règle pas nos problèmes, mais ça nous aide beaucoup.

Comment expliquez-vous cette générosité ?

Ce journal existe parce qu’il a un public, des lecteurs qui y tiennent. Pourquoi ? Parce que ce journal se distingue des autres. Je ne dis pas que nous sommes meilleurs, chaque journal ayant ses qualités et ses défauts. Le Devoir porte ses valeurs et ses engagements par rapport à ce qu’est la société canadienne-française et maintenant québécoise. Je parle de la défense de la langue française déjà au coeur du projet d’Henri Bourassa. Je parle de l’engagement civique qui se traduit par la couverture de la culture et de la politique.

Que recommandez-vous à votre successeur ?

Il faut continuer à changer certaines choses. Il faut continuer le virage numérique en produisant plus de contenus adaptés aux nouvelles plateformes. En même temps, il faut préserver l’ADN de ce journal, les valeurs qu’il porte.

Et vous-même, qu’allez-vous faire maintenant ?

Je vais continuer à m’occuper avec la fondation des Amis du Devoir. Je continue de siéger à certains conseils d’administration, notamment en culture. Je vais voyager, et certainement me reposer un peu…

Vous signez votre dernier éditorial aujourd’hui. Allez-vous vous ennuyer de cet exercice ?

Je vais certainement m’en ennuyer un peu. Ça fait 42 ans que j’écris sur notre société. À la longue, on se pose toujours les mêmes questions. À un moment, on sent qu’on a dit ce qu’on avait à dire et qu’il est temps pour d’autres de s’y mettre.

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 6 février 2016 03 h 57

    Messieurs Bourassa et...

    ...Ryan sont, j'en suis convaincu, fiers de vous et de ce que vous avez réalisé monsieur Descôteaux.
    J'ignore qui a fait «passer» Le Devoir du «Fais ce que dois» à «Libre de penser» sauf que....humblement, je me dois de vous dire, une autre fois, mercis monsieur Descôteaux.
    Sûr que je suis libre de le faire.
    À monsieur Myles une très chaleureuse bienvenue à son nouveau poste.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Jacques Laberge - Abonné 6 février 2016 07 h 20

    Bravo, merci, Bernard Descôteaux



    Les libéraux de Jean Lesage étaient en faveur du français. Ceux d'aujourdhui?

    Jacques Laberge

  • Gilles Théberge - Abonné 6 février 2016 09 h 47

    42 ans...

    Wow c'est un bail ça!

    Bonne retraite monsieur Descoteau.

    La vie continue.

  • Colette Pagé - Inscrite 6 février 2016 10 h 44

    Merci pout tout !

    Votre engagement, votre sens du devoir, votre loyauté, votre professionnalisme.