L’info locale en fond de cale

Le sport et les faits divers combinés représentaient 53 % de l’info locale en 2001 pour 62 % l’an dernier.
Photo: Omer Yurdakul Getty Images Le sport et les faits divers combinés représentaient 53 % de l’info locale en 2001 pour 62 % l’an dernier.

L’automne dernier, le président de la firme Influence Communication s’est pointé en Gaspésie pour une conférence sur la présence de la péninsule dans les médias nationaux. Jean-François Dumas a fait les comptes : en gros, l’an dernier, il s’est diffusé 1,7 million de nouvelles au Québec. En hiérarchisant cette couverture selon le poids médias, pour en trouver une traitant d’un sujet gaspésien, il fallait attendre la 10 000e place !

« Chaque région s’intéresse d’abord à elle-même, ce qui est normal, mais globalement, l’intérêt porté aux régions dans nos médias a chuté comme neige au soleil depuis une quinzaine d’années », dit en entrevue au Devoir le président de la firme de courtage en informations. « L’ensemble des enjeux des régions est en train de complètement disparaître. On est en train de “macdonaldiser” l’info en propageant la même nouvelle de Gatineau à Gaspé. Ça fait que toutes les particularités régionales, tout ce qui distingue une région perd complètement de son intérêt dans les médias. »

Les robots fureteurs de la compagnie surveillent des dizaines de milliers de sources dans le monde. Influence Communication vient de préparer une Analyse sur l’état de l’information locale au Québec pour le compte du Syndicat de la fonction publique (SCFP). Le document d’une vingtaine de pages (dont cinq listant les centaines de médias passés au crible) a été déposé mercredi dans le cadre des audiences sur la télé locale qu’organisait cette semaine le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes à Gatineau.

Le CRTC, gardien des ondes nationales, s’inquiète de la piètre couverture locale et de la viabilité des télés locales. Les audiences de cette semaine ont d’ailleurs démontré que le secteur est de plus en plus affecté par la baisse des revenus publicitaires. Le CRTC distingue les grands marchés rassemblant plus d’un million de personnes et les petits en rassemblant moins d’un million. Par contre, le Conseil manque de données pour finement comprendre l’état des lieux.


« Il y avait peu de données et nous avons fait faire l’étude », explique simplement Nathalie Blais, conseillère du SCFP. Elle ajoute que dans ce dossier et par le financement de cette analyse, son syndicat défend des membres qui travaillent dans le secteur, mais aussi le principe de la diffusion de l’information.

Voici les principales conclusions de l’étude :

Délocalisation. En 2001, 8,17 % des nouvelles diffusées au Québec étaient des nouvelles locales. Cette couverture a chuté de 88 % pour passer sous le seuil du 1 % en 2011. Fait à noter, toutes les régions, y compris Montréal, sont prises en compte.

Centralisation. Trois grandes régions (Montréal, Québec et le Saguenay) génèrent de plus en plus la masse principale des nouvelles, avec un seuil à 59 % en 2011 passé à 91 % en 2014. Il ne reste que 0,65 % du poids médias en moyenne pour chacune des quatorze autres régions.

L’antimontréalisation. Tandis que les autres régions subissent la montréalisation des médias, Montréal se couvre mal elle-même. L’info locale de ce grand marché ne compte que pour 0,93 % de l’info dans les médias de la région montréalaise par rapport à presque 15 % à Québec et plus de 11,5 % à Sherbrooke. « Montréal fait partie des régions où la couverture locale est la moins bien servie en termes de quantité », résume le président Dumas.

Uniformisation. Le sport et les faits divers combinés représentaient 53 % de l’info locale en 2001 pour 62 % l’an dernier.

Effets politiques

Ces données ont des conséquences sociopolitiques tangibles. L’étude propose finalement une corrélation entre l’ampleur de la couverture locale et le taux de participation aux élections municipales : plus les médias couvrent le local, plus les locaux votent, et vice versa.

Un tableau de l’étude divise les régions en trois groupes pour rapprocher le poids de l’info locale dans chaque région du Québec du taux de participation aux élections municipales. Tout en bas, Montréal, Lanaudière, la Montérégie, l’Abitibi et Laval sont les moins bien couvertes médiatiquement. Elles sont aussi les moins actives aux urnes avec des taux de participation oscillant entre 41 et 46 %. Tout en haut, le Saguenay, Québec ou la Mauricie affichent des couvertures entre 12 et 18 % et des taux de vote dépassant les 50 %.

« Il y a un impact sur l’engagement politique des citoyens, résume M. Dumas. Seulement, même pendant les campagnes municipales, le niveau de couverture baisse sans cesse. »

Que faire ?

La syndicaliste reprend finalement certaines recommandations du mémoire du SCFP. Il est par exemple demandé de modifier la définition de ce qui peut être considéré comme des nouvelles locales. Pour l’instant, cette portion essentielle est intégrée dans le grand tout de la programmation. Un diffuseur doit faire cinq heures de programmation générale par semaine, sans précision pour l’information, sans même d’obligation de production originale.

Le SCFP demande aussi la création d’une enveloppe pour remplacer le défunt Fonds pour l’amélioration de la programmation locale. Cette nouvelle source devrait être financée à partir de sommes déjà consacrées à la programmation canadienne par les distributeurs de signaux, dit le syndicat, en subordonnant l’octroi de subventions à des obligations strictes de dépenses et de présentation, notamment pour le nombre d’heures diffusées par semaine.

Le spécialiste Dumas croit que la solution doit impliquer les élites locales. « Elles doivent faire sortir les enjeux de leur région, dit-il. Si on attend après les médias pour régler seuls ce problème, on ne s’en sortira pas. »