La politique du «buzz»

Qui a encore besoin des vieux médias ? Après le dernier débat du réseau de télévision Fox entre les prétendants républicains à l’élection présidentielle américaine, événement qu’il boycottait de manière parfaitement calculée, le candidat Donald Trump a utilisé son compte Twitter pour lancer quelques flèches à la chaîne d’information continue, pourtant réputée conservatrice.

Le milliardaire populiste a reproché à Fox de se comporter « en bébé ». Il a même invectivé personnellement Bill O’Reilly, l’animateur le plus en vue et le plus à droite du réseau. « Si l’Amérique attendait tellement ce débat pour se faire une tête sur les candidats, pourquoi la moitié de l’audience a-t-elle fondu », a-t-il demandé en se référant à la diffusion précédente d’un débat républicain.

La révolution tranquille politico-médiatique en marche est là, en concentré. Peu importe qui l’emporte ce matin dans les caucus de l’Iowa, la mutation a déjà commencé, et ses effets se font sentir partout aux États-Unis.

« Les médias sociaux ont changé les rapports de force entre les citoyens, les médias traditionnels, les candidats et les partis, résume Karine Prémont, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, spécialiste de la médiatisation de la politique aux États-Unis. Avant, les partis formataient le message et les médias les relayaient pour finalement favoriser un type de candidat. Dorénavant, les candidats peuvent travailler à l’extérieur des cadres et rejoindre les gens directement. Donald Trump maîtrise très bien ce nouveau monde sans intermédiaire où les candidats plus radicaux et hors norme ont une nouvelle chance de se démarquer. »

Des créatures du numérique

Bernie Sanders, vieux sage socialiste venu du minuscule Vermont, est aussi à sa manière une créature du numérique réseauté. En 2008, un tel outsider aurait été méprisé et négligé par les grands médias traditionnels, même si un certain Barack Obama avait déjà commencé à utiliser ces nouveaux outils de communication. En 2016, les médias sociaux servent en plus au sénateur Sanders à financer sa campagne à coups de micro-dons pour en rajouter contre sa rivale, Hillary Clinton, candidate multimillionnaire de l’establishment démocrate.

« Trump et Sanders sont très différents, note Frédérick Gagnon, directeur de l’Observatoire des États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Trump jouissait déjà d’une visibilité médiatique sans commune mesure avec les autres candidats. C’est une vedette télévisuelle qui part de là et qui complète sa stratégie avec les nouveaux médias. Sanders a été très habile pour utiliser les médias moins traditionnels, surtout auprès des jeunes de gauche, un peu comme Obama en 2008 et Howard Dean en 2004, pour établir une base de départ qui sert ensuite à s’imposer dans les médias traditionnels. »

Les journaux américains ont bien sûr distribué leurs appuis, comme si leurs opinions comptaient encore autant. La figure médiatique imposée a généralement défavorisé Donald Trump du côté républicain et adoubé Hillary Clinton chez les démocrates.

Mais que valent ces vieux magistères ? Le spécialiste des sondages du site FiveThirtyEight, Harry Enten, interviewé sur la radio publique NPR, a jugé que l’adoubement éditorial peut avoir au mieux l’effet « d’un léger coup de pouce ».

« Cette vieille façon de faire [très XIXe ou XXe siècle] est révélatrice de la difficulté des journaux à se positionner aujourd’hui face aux autres types de médias, juge la professeure Prémont. Je crois que ces prises de position s’adressent à l’élite des partis, aux gens plus conservateurs, dans un sens large, si je peux me permettre, ceux qui lisent encore les journaux. Pour moi, c’est surtout un symptôme du déphasage des journaux, et je ne suis pas certaine de l’impact de ces positions, d’ailleurs assez peu surprenantes. »

Frédérick Gagnon rajoute que les bonzes des médias traditionnels comme des partis ont mal jugé l’électorat. « Les analystes croyaient par exemple que le Parti républicain devait se trouver un candidat comme Mitt Romney avec des positions plus modérées sur l’immigration pour plaire aux Latino-Américains. On voit que Trump est à l’inverse : il est plus au centre sur certaines questions, le commerce, les enjeux moraux, l’assurance maladie, et plus à droite sur les questions d’immigration. »

Cynisme et désabusement

Au fond, l’essentiel n’est-il pas là ? En tout cas, il ne faut pas mélanger le média et le message, les nouveaux outils de communication et la volonté profonde du peuple de passer à autre chose, on pourrait dire n’importe quoi pourvu que ce soit du nouveau puisque la situation sociale actuelle est devenue intolérable.

Le Monde résumait très bien le problème dans son édition de lundi : « Une saison électorale s’ouvre aux États-Unis avec les caucus de l’Iowa, et cette saison est celle de la colère. » L’exaspération unifie les milieux populaires comme la classe moyenne contre les candidats qui représentent l’establishment. Jeb Bush, troisième prétendant de la famille déjà deux fois présidente, en a fait les frais. Hillary Clinton, femme de Bill, doit à son tour se départir de l’étiquette, et on verra bien si elle résistera aux primaires comme aux caucus.

« Les médias sociaux sont les symptômes d’autre chose, résume la professeure Prémont. Ils offrent le véhicule parfait pour l’expression du cynisme et du désabusement généralisés, des gens en colère qui ont l’impression que les partis et les médias traditionnels ne les écoutent pas. En plus, les médias sociaux permettent de se cacher derrière un certain anonymat pour s’exprimer. Bref, ils deviennent la caisse de résonance du grand malaise qui affecte les États-Unis et qui nous touche ici aussi. »

À voir en vidéo