Faire sa vedette

Justin Trudeau, en compagnie de son épouse, Sophie Grégoire, et de son cabinet à leur arrivée à Rideau Hall pour l’assermentation du nouveau gouvernement, le 4 novembre dernier
Photo: Chris Wattie Agence France-Presse Justin Trudeau, en compagnie de son épouse, Sophie Grégoire, et de son cabinet à leur arrivée à Rideau Hall pour l’assermentation du nouveau gouvernement, le 4 novembre dernier

Quoi de mieux qu’un talk-show de fin de soirée pour causer pipolisation avec un premier ministre ? En mode Salvail recevait Philippe Couillard, la semaine dernière, pour sa dernière douce folie de 2015. Ou n’est-ce pas plutôt que le premier ministre a choisi une émission de variétés pour faire son premier bilan médiatique de fin d’année ? La visite tombait le soir de l’annonce d’une grande entente survenue aux tables de négociations des conventions collectives de l’État, ce qui a dû rajouter de l’agacement du côté non comique de la force médiatique.

Le joyeux animateur a lancé quelques « craques » à son invité de marque. Il l’a même comparé à un Ewok, photos à l’appui. Puis, il a abordé franchement la question de la pipolisation en citant le cas de « la rock star de la politique »Justin Trudeau, cette fois avec une photo tirée du Vogue montrant le nouvel élu fédéral enlaçant sa femme, Sophie Grégoire. Ce qui a donné un autre délirant moment d’infodivertissement.

« Accepteriez-vous de faire ce genre de photo ? », a demandé l’intervieweur en lui présentant un pastiche montrant M. Couillard enlaçant sa propre épouse. « Accepterait-on de me voir sur une couverture ? C’est plutôt ça, la question, a répondu le PM, tout en réclamant une copie du montage. Je ne me sentirais pas correct de le faire. Mais, pour lui, c’est très bien. C’est sa nouvelle façon de faire et c’est correct. »

L’animateur a suggéré « trendy » et « cool ». Le PM a approuvé et souligné que son vis-à-vis fédéral est « sincère avec le monde ».

Une pipolisation politique chasse l’autre. Un couple princier en remplace un autre. La starification admiratrice de Justin Trudeau et de sa femme, Sophie Grégoire, a presque fait oublier la tabloïdisation politique du mariage de Pierre Karl Péladeau avec Julie Snyder, l’été dernier.

L’État de la nouvelle, bilan 2015 d’Influence communication, a calculé que le mariage du couple médiatico-souverainiste a cumulé 1,75 % de la couverture dans la semaine du 11 août, presque autant que la Coupe Rogers. D’ailleurs, à longueur d’année, près de 10 % de la couverture médiatique de M. Péladeau concerne sa famille, ce qui en fait le politicien « le plus people de tout le paysage médiatique canadien », dit le rapport.

À l’inverse, Philippe Couillard demeure discret sur sa vie privée. Le premier ministre avait une couverture people 50 fois moins importante que son vis-à-vis à l’Assemblée nationale, avant son passage chez Salvail.

« On s’entend, on n’a pas beaucoup parlé de ses animaux et de ce que fait sa famille en vacances, dit Jean-François Dumas, président et fondateur de la firme en courtage d’informations qui scrute tout ce qui se diffuse dans le monde. En plus, au Québec, nous n’avons pas une presse très people en général. C’est rare ici. Nous sommes traditionnellement plus réservés. Mais là, quelque chose vient de bouger avec les deux couples princiers. La couverture people n’était même pas très forte au début de la campagne fédérale.Le phénomène de la pipolisation a explosé quand on a senti que Justin Trudeau pouvait devenir premier ministre. »

 

Pipo ou perso

Mais de quoi parle-t-on ? « Le terme “ pipolisation ” est surtout utilisé par les Français, dit Mireille Lalancette, professeure en communication sociale à l’Université de Trois-Rivières, qui s’intéresse à la médiatisation du politique. Il faut établir un lien avec le contexte dans lequel se déroule la politique. La pipolisation à la française, c’est l’émergence de la vie privée dans la vie publique, volontairement avec Paris Match ou les talk-shows, par exemple, ou en étant traqué par des paparazzis. »

La professeure québécoise vient de publier une analyse du phénomène, dans la dernière campagne fédérale, avec sa collègue canadienne, Patricia Cormack, de l’Université St. Francis Xavier. Leur article, tout juste paru dans le recueil Point de vue sur l’élection canadienne. Communication, stratégie et démocratie (UBC Press), s’intitule « Trudeau as Celebrity Politician : Winning by More than a Hair », une référence à la « belle coiffure » à laquelle les publicités conservatrices cherchaient à réduire le chef libéral.

Plutôt que de pipolisation, la professeure québécoise préfère parler de personnalisation de la politique. « Les acteurs politiques doivent performer sur plusieurs scènes, dit-elle. La vie publique en est une et il faut s’y démarquer comme un bon parlementaire. La vie privée en est une autre et il faut la réussir et le montrer. Les tribunes médiatiques forment une autre scène et il faut en maîtriser les codes, par exemple en participant à Tout le monde en parle ou Infoman. Il s’agit donc, pour le candidat ou l’élu, de performer sur ces scènes. »

Le sociologue britannique Chris Rojek propose une autre typologie éclairante, concernant cette fois la célébrité. Il y aurait ainsi trois façons d’être célèbre, et Trudeau comme Péladeau les incarneraient toutes les trois. Il y a la célébrité attribuée qui vient des liens du sang, comme avec les deux « fils de ». Il y a la célébrité d’accomplissement, Justin Trudeau ayant gagné la course à l’investiture, les élections et la majorité des sièges, Péladeau étant un milliardaire à la tête de la seconde formation politique du Québec. Il y a aussi une célébrité attribuée, sous-entendue par les médias.

 

Beau bonhomme

Une fois toutes les conditions réunies et entrelacées, il s’agit tout de même de bien maîtriser le mélange entre le fond et la forme. Comme le dirait Oscar Wilde, seuls les gens superficiels ne se préoccupent pas des apparences.

« Il faut des traits particuliers, des avantages, pour se démarquer, dit M. Dumas, d’Influence communication. Si Justin Trudeau était laid, gros et de mauvaise humeur, il n’aurait pas droit à la même couverture. »

« On oppose à tort le contenant et le contenu, enchaîne la professeure. La politique est une activité publique où, idéalement, il faut bien parler, être beau et charmant, avec du charisme. »

Elle dit bien « idéalement ». Et elle souligne les contre-exemples ou les exceptions qui testent la règle. « Il faut aussi voir la suite des acteurs politiques. Trudeau arrive après Harper, qui ne voulait pas parler aux médias et qui n’était ni chaud, ni sexy. Et Obama succède à Bush. Les jeunes enfants poussent aussi vers la personnalisation. Quand Jean Charest en avait, il utilisait aussi sa famille à son avantage. »

Le contexte médiatique impose aussi ses règles. Kennedy était suivi en permanence par deux photographes officiels. La télé s’impose dans les années 1960-1970 et René Lévesque a su s’en servir pour établir sa renommée comme sa carrière politique. L’explosion des chaînes dans les années 1980-1990 va multiplier les talk-shows, les émissions d’humour, où vont se pointer les politiciens. Le candidat Bill Clinton y a joué du saxophone.

La révolution numérique accentue la personnalisation de l’intime. Le père et la mère de Justin projetaient déjà leur vie privée sur la scène publique. Pierre Elliott Trudeau était décrit dans L’ère du vide (Gallimard, 1983), de Gilles Lipovetski, comme l’incarnation du politicien cool, le qualificatif repris par Éric Salvail pour décrire l’héritier, tout aussi de son temps en s’exposant comme ses électeurs sur les réseaux sociaux, dans ses autoportraits.

Et, chaque fois qu’apparaît un nouveau média, les autres doivent se repositionner, y compris quand un premier ministre se la joue En mode Salvail. « Les médias traditionnels relaient et amplifient le phénomène, conclut la professeure Lalancette. Si, chaque fois que le premier ministre prend un selfie, un photographe de presse croque la scène, une boucle autocréatrice donne l’impression qu’il ne fait que ça. On donne de l’importance à ce phénomène. Si aucun photojournaliste ne prenait Trudeau en train de se prendre en photo, il y aurait là un non-enjeu. Je crois que cette situation en dit plus sur notre société et nos médias. »

Peuple, «people», pipolisation: comment s’y retrouver

Le grand monde, bien sûr, se caractérise par le fait qu’il est tout petit. Alors, pourquoi le mot « people », tiré de « peuple », en est-il venu à désigner en France (et un peu ici), depuis le début du siècle, une élite précisément positionnée au-dessus de la masse par la « pipolisation » ?

Le paradoxe s’explique par le va-et-vient entre l’anglais et le français. En anglais, « people » désigne le peuple mais aussi un groupe de personnes, qui peuvent donc former une masse ou une élite. Quand « peuple » a donné people, son sens a ainsi été renversé.

« Les peoples sont au peuple ce que le grand monde est au monde », résumait récemment le journal L’humanité. En anglais, on parle plus volontiers de « celebrities » pour désigner les célébrités, mais, aux États-Unis, un des plus importants représentants des « celebrity magazines » demeure l’hebdomadaire People. En février 2015, son site people. com a atteint le palier record des 72 millions de visiteurs uniques.

Nos idoles

Dans Mythologie de la peopolisation (Le Cavalier bleu), Jamil Dakhlia fait du culte de la célébrité un ancrage fondamental de ce début de siècle. Le phénomène se propage dans tous les domaines de la culture et des communications, jusqu’à la politique, avec l’effet multiplicateur des médias anciens et nouveaux.

« Pour Jamil Dakhlia, qui est un de mes bons amis, le phénomène français passe par le dévoilement de l’intimité, dit Mireille Lalancette, de l’UQTR. Ce n’est pas nécessairement négatif, mais ce n’est pas non plus nécessairement la même réalité ici. »

Les savants parlent aussi de tabloïdisation de la politique, d’émotionnalisation de la communication. On entend aussi « scandalisation du pouvoir ». En France, le phénomène assez récent s’est concentré autour de la médiatisation croissante des histoires de couple du candidat puis du président Sarkozy. La « pipolitique » a triomphé quand il a épousé la mannequin chanteuse Carla Bruni.

« Le président a été la personnalité publique la plus médiatisée dans le monde en 2008 dans la catégorie non politique, puisque 55 % de sa couverture n’avait pas de rapport avec sa fonction, expliqueJean-François Dumas, d’Influence communication. C’était sur sa vie mondaine et amoureuse. Au Québec, on ne comprenait pas. Mais là, actuellement, des médias traditionnels s’y mettent et ils suivent le mariage de Pierre Karl Péladeau, et Justin Trudeau quand il passe l’Halloween avec ses enfants. »

Mais les néologismes ne décriraient-ils au fond qu’une vieille pratique ? Le pouvoir est toujours incarné et le profil de Jules César ornait la monnaie romaine, rappelle la professeure Lalancette. Les passions ancienne et nouvelle pour la reine Marie-Antoinette cristallisent ses liens entre deux temps.

Seulement, les médias de masse et la démocratie signent bel et bien une ère nouvelle qui va permettre aux dirigeants pipolesques de connecter avec le peuple de mille et une manières, y compris en participant aux émissions de divertissement. Aux États-Unis, les candidats aux investitures présidentielles Hillary Clinton et Donald Trump ont participé à l’émission Saturday Night Live cet automne. Faut-il vraiment rappeler que le premier ministre Couillard a tracé son bilan de fin d’année 2015 à l’émission En mode Salvail (V), tout comme Stephen Harper y est passé pour jouer du piano pendant les élections fédérales ?
7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 30 décembre 2015 08 h 03

    Le rôle

    Monsieur Justin Trudeau est un comédien de formation. Il joue présentement avec brio le rôle de sa vie, celui de premier ministre du Canada. Tous les médias sans exception entrent dans le jeu de cette "pipolisarion" à outrance. Par le biais du monde la publicité, les bien nantis ont pris le contrôle de la gouvernance.
    Les citoyens canadiens assistent, impuissants, à la fin de la démocratie.

  • François Beaulé - Abonné 30 décembre 2015 09 h 47

    Nous jugerons l'arbre à ses fruits

    Souhaitons que Justin Trudeau ne soit pas aussi décevant que Barack Obama.

    En passant, Stéphane Baillargeon utilise correctement le terme «autoportrait» pour traduire « selfie » plutôt que l'inconvenant «egoportrait». Bravo ! On pourrait aussi dire autophoto ou self-photo.

    • Daniel Saindon - Abonné 30 décembre 2015 11 h 39

      Dans un de ses livres, Hélène Monette utilise l'expression moi-moi pour traduire un selfie. Très joli!

  • Louise Gagnon - Inscrite 30 décembre 2015 10 h 36

    Gang de jaloux

    S'il est beau, c'est qu'il est capable de ne pas manger plus qu'il le faut pour être en santé, et sa femme aussi semble-t-il.
    S'il contrôle son alimentation, il peut aussi contrôler certains excés en d'autres domaines, vous pouvez imaginer lesquels.
    S'il souhaite l'égalité femme-homme, c'est qu'il n'est possiblement pas macho.
    Et s'il se promène avec les enfants, c'est qu'il les perçoit comme l'avenir de l'humanité.
    Les gens malhonnêtes ne peuvent imaginer que l'honnêteté puisse exister.
    Attender les résultats avant de juger.

  • Colette Pagé - Inscrite 30 décembre 2015 11 h 13

    Ne pas perdre notre sens critique !

    Jeunesse, beauté, richesse ! Ces composantes des peoples font tourner les têtes et influencent les électeurs. Par contre, il ne faudrait surtout pas que les électeurs perdent leur sens critique et jugent les décideurs politiques sur les vraies affaires. Autrement, ce qui est superficiel deviendra un atout trompeur faisant perdre de vue les véritables enjeux.

    Par contre, le remplacement de Stephen Harper a tellement été un vent de fraîcheur que la chance sera donné au coureur Trudeau. Au PMi de faire sa marque et de démontrer qu'il n'est pas une coquille vide.

  • Claude Banville - Abonné 30 décembre 2015 12 h 58

    Ah la rigueur ...

    Votre utilisation répétée de Université de Trois-Rivières m'amène à vous signaler que l'UQTR ne l'est pas plus que l'UQÀM est l'Université de Montréal. Par ailleurs, article excellent, comme vous savez les faire.