Des vertes et des pas mûres

Dans le cas des changements climatiques, la presse nord-américaine débat souvent de faux arguments qui sont réglés depuis longtemps, selon le chercheur Jonathan Théorêt.
Photo: Getty Images Dans le cas des changements climatiques, la presse nord-américaine débat souvent de faux arguments qui sont réglés depuis longtemps, selon le chercheur Jonathan Théorêt.

On n’a toujours bien que les médias qu’on mérite. Il y a, paraît-il, un mythe du Québec vert, la province se fantasmant comme écolo sans vraiment agir en conséquence. Les preuves s’accumulent jusqu’à plus faim, par exemple quand il est question de réduire l’étalement urbain. Faut-il vraiment rappeler que le nombre de voitures ne cesse d’augmenter ?

Les médias québécois reflètent-ils ce schizophrène mensonge à soi-même ? Le professeur Sebastian Weissenberger, de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, a mené une recherche sur la part accordée aux changements climatiques dans quatre journaux québécois entre 2007, 2009 et 2014, soit Le Journal de Montréal, La Presse, Métro et Le Devoir.

Les résultats sont inédits et il les dévoile au Devoir. En gros, le nombre d’articles décroît pendant la période étudiée, sauf au Devoir, champion toutes catégories avec son journaliste affecté à ce secteur. Par contre, la position consensuelle (c’est-à-dire conforme au consensus scientifique) est abordée dans presque toutes les infos. En général, les négateurs du réchauffement reçoivent peu d’attention, sauf à la Radio X. D’ailleurs, selon un sondage réalisé cette année, Montréal compte 21 % de climatosceptiques, et Québec deux fois plus (44 %), ceci expliquant peut-être cela.

« Il y a quand même un paradoxe : le problème du réchauffement climatique prend de l’ampleur tandis que les médias en parlent moins, observe le professeur Weissenberger. Au Québec, ces informations font peu de place aux fausses controverses, contrairement au reste du Canada et aux États-Unis où, dans beaucoup de médias, on voit circuler des informations sur les prétendues controverses climatiques qui relaient en fait des faussetés. »

La couverture médiatique américaine a fait l’objet de longues et profondes analyses. Il existe même une page de l’encyclopédie Wikipédia sur le sujet. La conclusion des études va grosso modo dans le même sens : les médias des États-Unis sous-estiment l’importance du grave sujet et minimisent le sérieux du consensus scientifique autour du problème planétaire.

 

À qui la faute ?

Pas besoin de relire Chomsky pour penser que les intérêts socio-économiques peuvent jouer un rôle dans cet aveuglement volontaire. Il faut aussi considérer les causes disons internes du journalisme, le reporter cherchant idéalement un équilibre des contraires, quitte à faire de la place, pour impulser la controverse, à des positions farfelues et infondées. Osons ce parallèle : faut-il vraiment interviewer un raciste pour un reportage sur les discriminations ou un négationniste quand on traite de la Shoah ?

« Un journaliste disons objectif va toujours essayer de présenter les deux côtés d’un débat, le pour et le contre, résume le professeur Weissenberger. Dans le cas des changements climatiques, cet équilibre n’a pas beaucoup d’intérêt puisqu’il n’y a pas vraiment de débat autour de beaucoup de questions fondamentales. La presse nord-américaine débat donc souvent de faux arguments qui sont réglés depuis longtemps. Le rôle du CO2 est établi. Celui du Soleil aussi, c’est au plus 10 %. Évidemment, pour un journaliste non spécialisé, c’est difficile de faire la part des choses. Et au bout du compte, la presse est parfois manipulée par l’idéologie et les intérêts climatosceptiques. »

Il n’y a pas que cet angle évidemment. Jonathan Théorêt, directeur du Groupe de recherche appliquée en macroécologie (GRAM) rappelle le cas tout récent d’une étude de la Commission sur l’écofiscalité du Canada portant sur l’utilisation d’outils d’une fiscalité verte, y compris le péage, pour décongestionner les routes.

« Tout ce qui est ressorti de la longue présentation aux médias, dans les grands titres, c’est que les commerçants et les camionneurs ne veulent pas d’un péage, dit le directeur. Cette opposition catégorique ne représente pas toutes les réactions, beaucoup plus nuancées. Tout le monde voulait trouver des solutions dans la salle et il y avait un consensus autour de l’idée d’agir. Les médias veulent aller chercher la bête noire et simplifier à l’extrême, alors que les problèmes et les solutions environnementaux sont complexes. »

Il applique le même raisonnement fin à la couverture environnementale, distinguant cette fois les types de productions. Tout ne se vaut pas et ne se mélange pas dans le noir chaudron des médias. Un blogue sur un site n’équivaut pas à un article de fond du collègue Alexandre Shields, par exemple. « Ce qui me désole le plus, c’est le nombre de gérants d’estrade qui donnent leur opinion en s’improvisant experts », tranche le directeur écolo.

En même temps, les nouvelles plateformes aident toutefois d’innombrables groupes de pression, comme le GRAM, à diffuser de l’information pertinente comme d’excellents documentaires traitent des sujets verts en profondeur. Bref, si les médias traditionnels n’en font pas assez et font parfois mal, l’info est disponible et diffusée.

Ce qui complète la question de départ : d’où vient le blocage si les gens savent, en gros ? « C’est très simple, répond franchement M. Théorêt. Les gens sont prêts à appuyer le virage environnemental, à se dire écolo, jusqu’au moment où ça change leurs propres habitudes. Quand le mode de vie doit être modifié pour engendrer des changements tangibles, c’est une autre histoire. »

 

On n’a que les médias que l’on mérite. Et vice versa : les médias n’ont toujours bien que le public qu’ils méritent…

Ici et ailleurs

Le Devoir et le Toronto Star arrivent à égalité pour l’importance qu’ils accordent aux questions environnementales. Les deux quotidiens ont un « poids vert » de 3,61 %, selon les données compilées en 2014 par la firme de courtage en information Influence Communication. Ces deux quotidiens arrivent en neuvième et dixième positions au Canada. Le National Post domine la liste avec 6,22 % de l’espace consacré aux thèmes environnementaux. Au Québec, Le Devoir est le champion, suivi par The Gazette (3,07 %), Le Soleil (2,98 %), Le Nouvelliste (2,70 %), La Presse (2,56 %) et Le Journal de Montréal (2,40 %). Au Québec, les médias traitent en priorité de l’eau (21 %), de développement durable (20,5 %) et des changements climatiques (12 %). Dans le monde, les changements climatiques étaient en 6e position des sujets les plus médiatisés, juste derrière la Coupe du monde de soccer au Brésil. Il faut aussi considérer le type de traitement pour encore mieux marquer les distinctions. Le Devoir est un des rares médias du Québec à avoir un journaliste attitré au secteur dont les textes sont souvent publiés en manchette.

Le documen-terre

Le pamphlet filmé L’erreur boréale (1999) de Richard Desjardins, traitant de la destruction du patrimoine forestier du Québec, illustre bien l’impact social que peut avoir le documentaire sur une cause. La Loi sur les forêts a été modifiée pour tenir compte, dans une certaine mesure, des critiques du film. Cinétrafic propose une collection de 85 films du monde entier (surtout de France et des États-Unis, en fait) sur des sujets environnementaux. Les plus connus sont produits par Corrine Serreau (Solutions locales pour un désordre global, en première place), Yann Arthus Bertrand (Home, en 2e place), Leonardo di Caprio (La 11e heure, en 4e place) et Al Gore (Une vérité qui dérange, en 5e). Tous les sujets y passent, des sécheresses aux inondations, du pillage des ressources au nucléaire. Le premier film canadien, Les seigneurs de la mer de Rob Stewart, apparaît en 12e place. Le documentaire décortique le mythe du requin mangeur d’hommes qui serait responsable du massacre mondial des grands prédateurs dans l’indifférence généralisée. On y trouve aussi Le dernier continent (44e) de Jean Lemire, Grand Nord 3D : les ailes de Johnny May (76e) de Marc Fafard et Watermark (79e) d’Edward Burtynsky. L’erreur boréale n’est pas mentionné. Dommage.
1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 28 novembre 2015 12 h 29

    Entre l'orthodoxie et le négationisme

    Oui, il y a des médias qui informent, relativement bien, en suivant les règles discrètes de l'orthodoxie environnementale.

    Oui, il y a des médias qui se mettent à la solde des négationistes, et on les retrouve le plus souvent à l'extérieur des frontières du Québec, ainsi qu'à Québec, terre d'accueil des radios-poubelles.

    Il y a pourtant des absents : des médias critiques. Si la complexité du climat ne se prête guère à la vulgarisation à outrance, s'il vaut peut-être mieux que les médias de grande diffusion évitent de trop s'aventurer dans le débat scientifique, fermer la porte à toute critique ne fait que l'ouvrir plus grand non seulement aux détracteurs et autres négationistes, mais aux politiciens. La récupération politique du dossier des changements climatiques ne devrait pas échapper à la critique des médias. Et on devrait commencer à le savoir, les politiciens et les divers acteurs de l'activité économique (industriels, commerçants, financiers...) ne travaillent pas toujours pour le mieux-être de la société.

    Le manque d'esprit critique des médias (parfois alimenté par la crainte d'être catalogué comme négationiste) pourrait avoir comme conséquence, entre autres, de leurrer le grand public avec ce qu'on appelle le vernis vert, la vertu verte, le vert de façade.

    La vertu verte, bien présente au Québec, a son lot d'objets fétiches auxquels les médias évitent de toucher, pour ne pas les profaner. Il y a eu les lampes fluocompactes, qui font un long voyage de la Chine à nos foyers, avant d'aller déverser leur mercure dans les décharges, et sans avoir changé la facture d'électricité. Il y a les voitures à batteries, construites dans ces pays qui pourraient créer le plus d'obstacles aux possibles ententes de la COP21. Les premiers fétiches étaient subventionnés par Hydro-Québec et les seconds, par un quelconque fonds vert qui serait pourtant plus utile ailleurs.

    Silence médiatique sur ces détournements...