Portrait du «Paris Match» en cachalot

Olivier Royant, le directeur du magazine «Paris Match»
Photo: Paris Match Olivier Royant, le directeur du magazine «Paris Match»

Et si Paris Match était un animal ? La question a été posée au directeur du magazine on ne peut plus franco-français. Olivier Royant avait l’embarras du choix entre le fier coq gaulois, le paon poseur, le renard rusé, le léger papillon et bien d’autres totems. Le patron a opté pour le lourd cachalot…

Et pourquoi ? Parce que cette belle baleine explore le monde. « Paris Match plonge pour aller là où personne ne va et surgit en kiosque le vendredi pour raconter ce qu’il a vu dans les profondeurs », explique le directeur.

La métaphore et son explication ont été fournies à la fin de la conférence qu’Olivier Royant prononçait il y a quelques jours devant la Chambre de commerce française à Montréal. Il arrivait de Toronto, où se réunissaient les grands patrons de presse dans le cadre du congrès de la Fédération internationale de la presse périodique (FIPP).

« Je suis un enfant de Match, a expliqué M. Royant. Je suis tombé dedans quand j’avais 20 ans. Ça fait 30 ans que j’y suis. Je me souviens très bien de mes premiers moments dans les bureaux avec les photos des grands reporters aux murs, sur la guerre d’Indochine et d’autres grands événements des années 1950 et 1960. À ce moment, j’ai eu la vocation de coller à l’histoire, d’avoir la passion du moment, la passion de l’événement. Je pense que ce qui se joue entre Match et ses lecteurs, c’est cette volonté de vivre l’histoire en temps réel. »

De la mixité

Paris Match est né dans l’après-guerre en repiquant le modèle des grands magazines américains, dont Life, liant les grands textes et les fortes images. Le directeur parisien avoue que sa publication s’est « un peu perdue » dans les années 1970 en cherchant à concurrencer les magazines traditionnels d’informations comme Le Point. Elle semble revenue depuis à son naturel.

« Nous racontons des histoires en images et nous nous intéressons à tout. Notre mixité nous fait passer du pape à Jérusalem, revenir sur une star de cinéma, etc. Cette mixité-la est rentrée dans la société française et, aujourd’hui, on nous présente comme l’album des Français. Ce lien est intact encore aujourd’hui, et c’est ce lien qui nous donne une grande confiance en l’avenir. Parce qu’il y a deux façons de voir la transformation numérique des médias aujourd’hui. Si on se désespère, on se dit que c’est terminé. Si on espère, on se dit qu’un formidable âge d’or du journalisme est en train de s’ouvrir et qu’il faut absolument le suivre. »

Le Congrès du FIPP lui a fourni d’autres leçons. La première impose à tous les médias d’innover en considérant le mobile devenu incontournable. « Je suis revenu de Toronto avec cette statistique éclairante. Il y a 7,2 milliards d’humains sur Terre qui possèdent 6,2 milliards de téléphones. »

La seconde leçon établit qu’une marque médiatique forte constitue un énorme atout. « Quand on est une marque et qu’on produit de la qualité, on a tendance à se désespérer, poursuit le directeur en entrevue au Devoir. C’est ridicule. À Toronto, j’ai entendu plusieurs grands patrons de presse dire qu’au contraire, leur réputation offre un énorme avantage. Je le crois aussi. »


Disruption

Ce qui ne nie pas l’effondrement du modèle d’affaire du secteur. Le directeur emprunte le thème anglais de « disruption » pour conceptualiser ce qui se passe. En affaires, la « disruption » désigne une déviation soudaine et imprévue des objectifs d’entreprise.

« La rupture est indéniable, la transformation fondamentale, dit M. Royant. La révolution est déjà là et il faut continuer à protéger la qualité. Il y a une formidable appétence pour le journalisme bien fait. »

Encore plus pour la photographie, la marque Match. La crise des migrants l’a encore prouvé : le monde veut voir et il veut regarder des images de très haute qualité produites par des professionnels dans un univers saturé de clichés bas de gamme.

« Il y a un grand brouillard devant et il faut être sûr de soi. Il faut se concentrer sur le métier de base et puis innover en misant sur de nouveaux modes de diffusion. Il faut, par exemple, de plus en plus proposer des images animées et pas seulement des photos fixes. Nous sommes dans un maelström et il faut tout essayer et attendre. Il faut aussi avoir envie de se battre. »

Une petite armée d’une centaine de personnes s’active à la rédaction du Match papier, et une dizaine d’autres sont affectées à la production pour le Web. L’hebdomadaire tient des conférences de rédaction quotidiennes pour alimenter le programme mobile de la journée sans évidemment négliger la version hebdomadaire. L’info quotidienne courte est diffusée dans un créneau baptisé Match Point à 18 h du soir, heure de Paris. Ce n’est pas un résumé, mais une « expérience » en quatre ou cinq histoires courtes livrées par l’appli Match Point.

« Nous sommes toujours dans la promesse du récit, mais nous travaillons maintenant sur deux temps, un plus lent, le slow journalism, et un plus rapide, le fast journalism. Les reportages en profondeur s’allient maintenant aux récits vite consommés sur appareil mobile. Lire un reportage long de Paris Match demande une demi-heure. Lire Match Point sur les petits écrans prend quelques minutes. »

Le directeur du bon vieux magazine ne croit donc pas à la crise du papier. Enfin, pas pour toutes les publications et pas pour la sienne, dans un pays « dingue de magazines », comme il le dit en précisant que son pays publie toujours 4400 titres, dans un modèle d’affaires différent de celui des quotidiens, mal en point partout, ou presque. Paris Match serait encore distribué dans 26 000 points de vente de l’Hexagone. Des milliers d’exemplaires se vendent dans la Francophonie, jusqu’ici.

L’album des Français revendique 300 000 abonnés, qui fournissent environ la moitié des recettes. Ce qui permet encore de réaliser de grandes choses. Comme ce reportage à venir sur l’île Sainte-Hélène, ultime prison de Napoléon où un envoyé spécial a passé deux semaines.

L’univers médiatique se retrouve en fait avec deux espèces cousines, celle qui a des moyens et celle qui se contente de relayer l’information produite par l’autre, conclut le directeur. On pourrait compléter sa métaphore animalière. Il y a des cachalots d’un bord et des bancs de poissons-pilotes (ou de harengs) de l’autre…

« Match a des moyens et c’est un magazine high cost. Nous sommes un modèle de protection de la valeur. On ne brade pas ce qui nous coûte. Offrir gratuitement l’information, pour moi, c’est un non-sens. »

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 octobre 2015 10 h 08

    Pourquoi les Français se "bornent-ils"

    à utiliser des termes anglais dans leurs écrits et parlés de tous les jours...
    manquent-ils d'imagination ou tout simplement sont-ils paresseux intellectuellement.

    J'opterais pour le manque d'imagination car avec la diversité dans le langage de la fraterie francophone, ils pourraient piger dans les termes et expressions de ces communautés "parentes", sans trop piler sur leur orgueil de nation phare...

    Parce qu'il revenait de Toronto où se réunissaient les grands patrons de presse..et (l'occasion faisant le larron)voulant faire montre de son "bilinguisme" de culture franglaise, Olivier Royant a utilisé les "high cost", "une star", "disruption", "slow journalism" et "fast journalism" etc... sitôt arrivé à Montréal .

    C'est à désespérer pour notre langue maternelle...une langue si belle!