Et Laflaque ne créa pas Mahomet

Gérard D. Laflaque, personnage phare de l’émission «Et Dieu créa Laflaque…»
Photo: ICI Radio-Canada télé Gérard D. Laflaque, personnage phare de l’émission «Et Dieu créa Laflaque…»

Les concepteurs de l’émission humoristique Et Dieu créa Laflaque… ont eu puis abandonné l’idée de créer un personnage de Mahomet.

Selon les informations obtenues par Le Devoir, l’équipe de production a reculé devant les difficultés éthiques et sécuritaires posées par la présentation et la représentation du prophète, en ces temps de hautes tensions autour du délicat sujet.

Le projet a d’ailleurs été ébauché l’hiver dernier, après le massacre de Charlie Hebdo qui a coûté la vie à douze personnes, à Paris, le 7 janvier. L’émission québécoise de marionnettes animées numériquement a été conçue et est encore sous la direction générale du caricaturiste Serge Chapleau. Elle est diffusée le dimanche soir sur ICI Radio-Canada Télé.

La proposition de concevoir un « bonhomme » de Mahomet a été formulée et examinée quelques semaines après l’attentat, dans les réunions de préparation de la douzième saison, présentement en ondes. À force d’en discuter, les idéateurs ont conclu qu’il s’agissait à la fois d’une bonne et d’une mauvaise idée.

« On a eu ce projet, c’était dans les propositions de développement pour l’an 12, mais il a été abandonné pour toutes sortes de raisons », explique la productrice Roxane Boutet, de Vox populi, maison derrière Et Dieu créa Laflaque.« La poussière est retombée. La thématique des attentats et de l’extrémisme religieux demeure, c’est nécessaire d’en parler dans le cadre d’une émission d’humour politique, mais ce n’est pas nécessaire d’y arriver en utilisant Mahomet. […] Nous avons contourné les difficultés par rapport [au sujet]. Les gens de l’écriture se sont plutôt tournés vers des textes en rapport au djihadisme, sans donner un rôle au prophète. Dans le contexte, des gens étaient inconfortables avec ça et on a voulu respecter tout simplement cet inconfort. »

Mais encore ? De quelle nature était cet inconfort ? Des informations provenant de l’équipe de production parlent de la crainte de certains créateurs pour leur sécurité s’ils s’étaient aventurés sur ce terrain hypersensible.

Mme Boutet rejette cette perspective en élargissant le point de vue. « Non, non, les gens ne craignaient pas pour leur sécurité, dit-elle. Mais il y avait un malaise. Ça ne plaisait pas à certains d’être associés [à ce sujet], de travailler dans un endroit où on commence à se diriger vers un contenu comme celui-là. »

La représentation du prophète pose problème, on le sait cruellement. Même les images positives semblent maintenant interdites. Pour contourner le tabou, des productions autour des premiers temps de l’islam choisissent le plus souvent de ne jamais montrer le visage du prophète. C’est le cas de l’excellente série documentaire Juifs et musulmans, si loin, si proches (ARTE), qui représente toujours Mahomet de dos dans les bandes dessinées utilisées pour enrichir la présentation historique.

Mme Boutet explique que la marionnette numérique de son émission aurait été animée dans le même sens respectueux de l’interdit de représentation. « Notre Mahomet n’aurait pas eu de visage », résume-t-elle.

Moyens détournés

De toute manière, en lieu et place, le sujet des violentes dérives islamistes est plutôt abordé par des moyens détournés. L’émission du dimanche 4 octobre comprenait un sketch dans lequel le personnage principal Gérard D. Laflaque affublé d’une barbe recrutait un futur fou d’Allah prêt à se faire sauter. La scène était présentée dans « le théâtre de E.I. », sous-entendu le groupe armé État islamique.

« Je le redis : la thématique nous tient à coeur dans un show d’humour politique, termine la productrice Roxane Boutet. On ne peut pas éviter la question, qui va être encore traitée pour en montrer toute l’absurdité. »

Le diffuseur affirme ne pas avoir été mêlé au projet, n’avoir rien à voir dans la décision de le développer ou pas. « La maison de production de Et Dieu créa Laflaque a bel et bien songé à développer un pareil personnage [de Mahomet], mais elle a elle-même abandonné l’idée à l’étape de l’écriture, écrit au Devoir Marc Pichette, directeur des relations publiques de Radio-Canada. Nous n’avons donc rien vu en ce sens. »

«Nous avons contourné les difficultés par rapport [au sujet]. Les gens de l’écriture se sont plutôt tournés vers des textes en rapport au djihadisme, sans donner un rôle au prophète. Dans le contexte, des gens étaient inconfortables avec ça et on a voulu respecter tout simplement cet inconfort.» 

La productrice Roxane Boutet
38 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 13 octobre 2015 00 h 14

    La nouvelle loi du silence

    C'est un peu l'omerta des islamistes et des intégristes qui fait autant peur à beaucoup de gens, comme on peut le constater ici.

    • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 09 h 55

      Succomber à la peur porte un nom, cela s'appelle la lâcheté.
      Il n'y a qu'un remède efficace à la peur, c'est le courage.
      La raison principale pour laquelle il faut un jour choisir la vie qu'on veut mener, c'est que de ne pas choisir n'est que de se contenter de s'écraser définitivement devant l'adversité.
      Et de faire cela, c'est de choisir la mort avant même qu'elle ne se présente à nous.
      Et de cette alternative, qui de nous en veut ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 octobre 2015 10 h 54

      La peur est toujours irrationnelle et souvent déraisonnable.
      Quand on a peur et qu'on y succombe, on cède à la lâcheté.
      Ne pas y succomber n'est pas du courage mais de la témérité.

      La crainte résulte de la présomption rationnelle d'un danger objectif.
      Le courage est une réponse à la crainte.
      La prudence aussi.

      Comme Chapleau n'a rien d'un pleutre, je pense que c'est la prudence qui l'a inspiré.

    • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 11 h 33

      Monsieur Maltais Desjardins, si vous me permettez, la témérité n'est pas le courage devant la peur.
      Mais au contraire, la témérité est l'absence de la peur qui fait agir sans prudence...
      A ce sujet, il faut lire ou relire Saint-Exupéry.
      Sur ses traversées des Pyrénnées, de l'Atlantique, des Andes et des déserts africains qui se faisaient sans radar.
      Surtout, ne pas passer à côté de ce qu'il a écrit de ses échanges et relations avec ses propres maîtres toulousains, ceux-là de l'Aéropostale: les grands Mermoz et Guillaumet.
      Ses propos sont édifiants de sagesse, parce qu'ils s'appuient tous sur une analyse des Hommes et des situations dans lesquelles ils se trouvent mis par les obligations qu'ils ont volontairement contractée (par obligations morales, d'abord).
      Amitiés républicaines, Monsieur.

    • Pierre Fortin - Abonné 13 octobre 2015 11 h 51

      Un autre mystère de l'Orient

      S'agit-il bien d'omerta? Je crois que seulement les musulmans peuvent nous instruire de ce que nous ne comprenons pas, nous pour qui l'ironie et le sarcasme sont, au fond et in abstracto, des manières de critiquer pour mieux comprendre.

      Le clivage culturel sur ce point est pourtant réel et explosif. À manipuler avec soin.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 13 octobre 2015 12 h 43

      Il est à-propos de se référer également au discours d'Aleksandr Solzhenitsyn, Le déclin du courage.

      Les seuls opposants à la mouvance islamiques sont ostracisés, diabolisés, censurés, voire "tués" civilement et médiatiquement, en un rien de temps. Des lois liberticides sont édictées pour les faire taire, comme les lois contre le blasphème, contre la soit disante islamophobie. Il ne reste que la dissidence et la désobeissance civile, seules voies pour la Pensée critique.

      Ce n'est pas le courage et les convictions qui manquent, mais l'absence de la défense de nos valeurs par nos gouvernements qui laissent la porte de la bergerie grand ouverte que le loup n'hésite pas à franchir, car les bergers ont retourné leurs fusils vers les brebis.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 13 octobre 2015 13 h 27

      La peur est le commencement de la sagesse disait Mauriac. À nos gouvernements d'agir et de nous protéger pour éviter que l'on se retrouve dans la peau de Laflaque. Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté, disait aussi Guy Béart.

  • Yann Leduc - Inscrit 13 octobre 2015 02 h 22

    L'attentat de Charlie Hebdo aurait-il porté fruits pour certain ?

    Radio-Canada abandonne son idée de créer un personnage du prophète Mahomet. "Difficultés par rapport au sujet", "inconfort", "malaise", "crainte", "tabou". L'attentat de Charlie Hebdo aurait-il porté fruits pour certain ?

  • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 02 h 54

    Courage ?

    Je crois en Dieu.
    Mais je sais que dans la limite où la liberté de l'un, humain, ne bloque pas la liberté de l'autre, son semblable fondamental un peu différent dans ses apparences, c'est toute l'humanité qui perd. Le mauvais goût n'est offensant qu'aux Hommes. Ces derniers, après tout, ne peuvent-ils pas subir une offense sans y percevoir automatiquement une atteinte à leurs fondements identitaires ?
    A moins, bien entendu, que leur estime d'eux-mêmes ne soit dans un état si dégradé, que leur sensibilité soit si exacerbée, ne serait-ce que dans une perception trompeuse de prétention, qu'ils confondent la douleur et les conséquences d'une piqure de maringouin et celle de l'impact d'un obus sur eux...
    Ce dont nous avons besoin au Québec et ailleurs sur cette petite Terre, c'est d'abord de courage. Et ensuite, découlant de cela, d'intégrité personnelle et de capacité de prospective.
    Ce qui selon moi détruit notre humanité partout, et qui nous empêche nous au Québec d'aboutir dans notre projet de pays, ce sont nos lacunes de plus en plus évidente de ces trois qualités chez nos dirigeants. La chose reposant sur ce manque d'exigences individuelles qui répend une mode de facilité partout où l'idée de la normalité de puissance infinie de l'argent accroche ses racines.
    Confusion des choses dont les puissants actuels et ceux qui veulent prendre leurs places se servent pour prolonger la guerre multiforme qu'ils se livrent depuis des années sans trop s'étriper, puisqu'ils font en sorte que ce soit les humbles qui s'entretuent de manière croissante.
    Qu'ils s'entretuent pour gagner trois sous, qu'ils s'entretuent pour gagner le paradis, qu'ils s'entretuent pour se convaincre de leur supériorité sur les autres et de même, qu'ils s'entretuent, finalement, pour se voir comme partie intégrante des grands gagnants de ce monde.
    Illusion folle.
    Malheureusement, la nouvelle d'aujourd'hui m'apparaît bien tristement ne pas participer au courage nécessaire en question.
    VLQL !

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 octobre 2015 11 h 27

      « A moins, bien entendu, que leur estime d'eux-mêmes ne soit dans un état si dégradé, que leur sensibilité soit si exacerbée, ne serait-ce que dans une perception trompeuse de prétention, qu'ils confondent la douleur et les conséquences d'une piqure de maringouin et celle de l'impact d'un obus sur eux... »

      Allez savoir pourquoi, en lisant cela, j'ai pensé à la pernicieuse mécanique de l'intimidation (que je ne vous soupçonne évidemment pas d'approuver). Les paroles y sont toujours innocentes et ne devraient paraît-il blesser que si le niqab vous fait. Les auteurs ont peut-être estimé qu'il n'était pas digne de s'associer aux porteurs de sacs de patates qui se font aller la « libarté » d'expression.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 13 octobre 2015 04 h 50

    Encore que ...

    Encore que l'expression « fou d'Allah » puisse porter à confusion. Ne serait-ce que parce qu'elle contient le nom de l'innommable. Même chose pour l' « État islamique », car qui dit islamique dit Islam, c'est donc associer une religion de paix et d'amour avec des fous radicaux voire même des terroristes sanguinaires. La pente est glissante, faut-il le rappeler. Les auditeurs non avertis dans leurs jugements trop hâtifs seraient peut-être portés à faire des amalgames inappropriés et impromptus. Voyez d'ailleurs avec quele délicatesse et cirsconspection j'avance ces termes.

    Alors soulignons l'analyse et le courage de l'équipe de production de Gérard D. qui pour l'honneur de la foi, de la liberté, préfère s'en prendre aux croyances de la majorité (des chrétiens, disons-le) plutôt qu'aux minorités bafouées, humiliées, ostracisées et j'en passe. Amen.

    • Lucien Cimon - Abonné 13 octobre 2015 09 h 15

      Votre ironie fait du bien: timide et prudente preuve d'un reste de liberté de penser.
      Lucien Cimon

    • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 11 h 49

      Votre commentaire plein de sensibilité et d'intelligence me fait bien réfléchir, Monsieur Boulanger.
      Toutefois, en tant que minorité bafouée, nous Québécois de souche ancienne, ne mériterions-nous pas aussi selon vous alors, qu'on ne s'en prenne pas à nos préceptes sociaux ?
      Etant moi-même Charlie pour tous, bien que sincèrement croyant, voilà pourquoi j'accepte qu'on puisse aller jusqu'à ridiculiser toutes les religions, incluant la mienne bien entendu...
      Ne dit-on pas d'ailleurs que lorsqu'on ne vaut pas un rire, on ne vaut pas grand chose ?
      Après tout, si Dieu n'a pas assez d'humour pour le comprendre dans ce qu'on nomme Sa Grande Miséricorde, comment pourrait-il nous pardonner nos diverses imbécilités et lacunes personnelles ?
      Elles desquelles malgré tous nos efforts, comme humain, on ne peut pas prétendre se départir entièrement sans mentir...

      Merci de votre réflexion, Monsieur.

  • Ginette Bertrand - Inscrite 13 octobre 2015 05 h 55

    À la une du Devoir, vraiment?

    Je m'interroge. Une idée a surgi pour une émission humoristique. Elle a été étudiée. On l'a abandonnée. FIN. Je cherche en quoi pareil sujet mérite la «une» du Devoir.

    • Patrick Archer - Inscrit 13 octobre 2015 09 h 54

      Qu'une société se censure par crainte de représaille ne mérite pas la une?

    • David Cormier - Abonné 13 octobre 2015 11 h 51

      La soumission de la société aux diktats d'une religion moyenneâgeuse mérite toute notre attention.