Ce qu’il reste de nous

«Les gens peuvent très bien tourner le dos aux médias, quand ils en viennent à estimer qu’il n’est pas très intéressant de se faire raconter à chaque téléjournal les histoires que les politiciens radotent dans leurs points de presse», déplore Pierre Trudel, cité dans le livre.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Les gens peuvent très bien tourner le dos aux médias, quand ils en viennent à estimer qu’il n’est pas très intéressant de se faire raconter à chaque téléjournal les histoires que les politiciens radotent dans leurs points de presse», déplore Pierre Trudel, cité dans le livre.

Ça commence par un jugement impitoyable, d’une dureté brutale et farouche. Attention ! Journalistes fragiles et patrons de presse soupe au lait, ça va saigner…

« Je vais être extrêmement sévère, avertit Patrick Beauduin, ancien grand patron de la radio publique. Ce que je reproche à l’information d’ici, c’est sa fainéantise. J’ouvre La Presse et, si je n’ai pas un Foglia qui me permet de regarder Ebola sous un autre angle, je n’ai rien à lire. Strictement rien : tout ce qu’il y a là, je l’ai déjà lu et entendu. »

M. Beauduin nomme La Presse précisément, mais on comprend qu’il en a contre toute la classe médiatique « d’ici ». Par exemple en affirmant que Le Devoir a pris le bateau du numérique interactif avec 10 ans de retard.

 

« Si les gens de médias québécois doivent se poser une question sur leur avenir, c’est celle de la valeur ajoutée que, par leur travail, ils peuvent offrir à la société, dit-il. Et je leur en veux. Parce qu’à ce chapitre, il y a un manque flagrant de réflexion. »

Bing ! Bang ! Pouf ! Peu d’interviewés du nouveau livre De quels médias le Québec a-t-il besoin ? (Leméac) développent un point de vue aussi cinglant. N’empêche, les 13 autres pros des médias tapent eux aussi dans le vieux tas et souhaitent que la révolution en cours accouche de mieux.

Le recueil d’entrevues menées par l’animatrice-productrice Marie-France Bazzo et la journaliste Nathalie Collard ratisse large pour rassembler les propos et confidences de l’animateur Paul Arcand comme de l’artiste cinéaste Richard Desjardins, du journaliste éditeur de Nouveau Projet Nicolas Langelier comme de la blogueuse féministe Elizabeth Plank.

Le niveau baisse

Il s’agit du quatrième volume de la série sur notre société en crise, les premiers ayant posé la même question en général (De quoi le Québec a-t-il besoin ?), puis par rapport à l’éducation et au territoire. Toute affirmation est en même temps une négation : la faveur ainsi accordée aux médias devient du coup un privilège par rapport à d’autres secteurs au bord du gouffre, la politique, l’identité nationale, la santé, les rapports intergénérationnels ou la spiritualité. Dans son introduction, Mme Bazzo dit proposer « un portrait de groupe sur fond de crise […] parce qu’une société bien informée est une société en bonne santé ».

Le privilège est peut-être aussi tout simplement un effet de corporation, Mmes Bazzo et Collard tournant la loupe et le télescope vers leur propre monde. Médecin, diagnostique-toi toi-même…

Cela noté, malgré leur âge, malgré leurs positions privilégiées au sein de la classe médiatique, on ne peut accuser les intervieweuses de développer une perspective de poussiéreuses poujadistes de l’info. Les questions franches et autocritiques abondent. Les réponses dévastatrices surgissent, y compris contre La Presse dans les interviews menées par Mme Collard, qui y travaille.

Raison d’être

Le livre ne traite pas des modèles d’affaires ou des relations industrielles. Il se concentre sur la raison d’être des médias, leur utilité sociale et sur l’avenir de ce pilier de nos démocraties. C’est en fait un des deux livres que les candidats à la succession du patron, au Devoir, devraient lire. L’autre étant Comment jouer (et gagner) au poker de Simon Young…

Tout ce monde en déliquescence passe à la cognée. « Ça fait longtemps que je trouve que nos médias sont des médias paroissiaux, dit le professeur Florian Sauvageau. Je veux dire par là qu’à notre époque, toutes les régions du monde sont interreliées. Or, ce n’est certainement pas en regardant nos médias que vous risquez de vous en apercevoir. »

Le professeur de droit Pierre Trudel charge contre le journalisme politique en particulier. « Les gens peuvent très bien tourner le dos aux médias, quand ils en viennent à estimer qu’il n’est pas très intéressant de se faire raconter à chaque téléjournal les histoires que les politiciens radotent dans leurs points de presse, dit-il. Pour ma part, en tout cas, ça fait longtemps que j’ai décroché d’eux justement à cause de ça. »

Le niveau monte

Cela dit, et redit de toutes sortes de manières (y compris par rapport à la désertique couverture régionale), quelque chose meurt et quelque chose naît. La crise est aussi l’occasion de se refaire, comme avec Ricochet ou Nouveau Projet. Le multimédiacrate de la cuisine Ricardo Larivée le prouve à sa manière avec son petit empire liant les produits dérivés pour la télé, un site Internet et un magazine.

« Aujourd’hui, les jeunes sont beaucoup plus au courant de ce qui se passe qu’ils ne l’étaient autrefois, dit Elizabeth Plank, rédactrice principale du magazine en ligne Mic.com. L’information trouve son chemin jusqu’à eux bien mieux que pour n’importe quelle génération précédente. Et c’est en grande partie grâce aux médias sociaux. »

Elle donne l’exemple d’une vidéo diffusée par Mic et visionnée par dix millions de personnes sur Facebook après trois jours. Elle souhaite aux féministes d’ici de se doter d’un jezebel.com québécois.

La question est aussi posée au roi de la radio Paul Arcand. De quels médias alors le Québec a-t-il ?

« Dans un monde idéal, je vous dirais : ce qu’il faudrait, ce serait que les gens aient à la fois le choix de ce qu’ils font et les moyens de le faire — ce qui, malheureusement, n’est pas toujours le cas, répond-il à la toute fin du brûlot. […] Ce n’est pas d’un média en particulier que le Québec a besoin, mais d’un peu d’air, d’un peu de qualité, et d’un peu de liberté. »



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