Se réinventer pour mieux s’autoréguler

Les conseils de presse du reste du Canada disparaissent maintenant au profit du National Newsmedia Council (NNC). Le nouvel organisme lancé officiellement au début du mois commence ses activités ce mardi. Son siège social est à Toronto. La gardienne de l’éthique du Toronto Star, Kathy English, a écrit dans son journal que la responsabilité des médias venait de faire « un saut historique » au pays.

Le Star fait partie des médias fondateurs de la nouvelle instance autorégulatrice chargée de recevoir et de traiter les plaintes du public à l’endroit du travail journalistique. Le comité de transition compte aussi des représentants du Globe and Mail et du consortium Postmedia qui a acheté l’an dernier à Québecor la chaîne des journaux Sun. Les journaux se retrouvent en surnombre dans ce comité de seize membres (donc la moitié du public) avec un manque évident de places pour les médias électroniques et les nouveaux médias, même si leurs productions seront aussi examinées par le tribunal d’honneur.

Le NNC prend le relais des conseils de presse des provinces maritimes, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. L’Alberta et le Québec conservent leurs propres mécaniques à juger le journalisme.

Les conseils de presse du Canada et du Québec ont été ébranlés par la décision de Québecor de s’en retirer au début de la décennie, à la suite d’une « insatisfaction accumulée ». D’autres défections ont suivi. Le Manitoba avait carrément fermé son conseil, il y a trois ans, faute de membres.

« Il y a une nette volonté de sauver les meubles », dit Marc-François Bernier, professeur de journalisme de l’Université d’Ottawa, rare spécialiste de l’histoire et de l’utilité des conseils de presse dans le monde. « Il ne faut pas oublier que les conseils de presse au Canada ont été créés pour protéger l’industrie. C’est un mécanisme de protection par autorégulation. J’imagine que, cette fois encore, des gens dans l’industrie se sont dit que, s’ils ne s’occupaient pas du problème éthique, d’autres allaient s’en occuper. »

La mécanique autorégulatrice est aussi autofinancée par l’industrie. Des membres du public seront appelés à siéger aux comités d’évaluation des plaintes, dont le fonctionnement exact reste à préciser. Le Conseil de presse de l’Ontario tenait par exemple certaines audiences publiques, et on ne sait pas si cette tradition se perpétuera. On ne sait pas non plus si les médias membres seront obligés de publier les décisions qui les concernent.

La crédibilité de ce genre de tribunal d’honneur repose en partie sur sa présidence. Le Conseil de presse du Québec est maintenant sous la gouverne de la journaliste Paule Beaugrand-Champagne qui a pris en 2014 le relais du juge à la retraite John Gomery.

Le NNC sera présidé par John Fraser, figure centrale du journalisme canadien, reporter et chroniqueur émérite qui a dirigé pendant près de vingt ans le prestigieux Massey College de l’Université de Toronto. M. Fraser est aussi célèbre pour avoir joué un rôle dans la défection du danseur russe Mikhaïl Barychnikov en pleine guerre froide (1974). Il était alors critique de danse pour The Globe and Mail.

« Le bilan de l’autorégulation dans le monde n’est pas bon, dit encore le professeur Bernier. Partout, en fait, dans toutes les industries. Laissez les forestières s’autoréguler et, bientôt, il n’y aura plus d’arbres. […] En plus, les décisions éthiques ont de l’influence sur les journalistes qui prennent ces enjeux au sérieux. Or, la plupart du temps, ce ne sont pas eux qui en ont besoin, et ceux qui ne prennent pas ces questions au sérieux ne se préoccupent pas des décisions d’un conseil de presse. »

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