Chronique d’un déclin annoncé

1er prix, catégorie Actualités, Photos. À Istanbul, en Turquie, une jeune manifestante est photographiée après avoir été blessée durant les affrontements entre la police antiémeute et les manifestants, faisant suite aux funérailles de Berkin Elvan, un garçon de 15 ans qui a succombé aux blessures subies lors des protestations antigouvernementales de l’an dernier.
Photo: Bulent Kilic, Turquie, Agence France-Presse 1er prix, catégorie Actualités, Photos. À Istanbul, en Turquie, une jeune manifestante est photographiée après avoir été blessée durant les affrontements entre la police antiémeute et les manifestants, faisant suite aux funérailles de Berkin Elvan, un garçon de 15 ans qui a succombé aux blessures subies lors des protestations antigouvernementales de l’an dernier.

L’arrière-arrière-arrière-grand-père de Will Steacy, Hiram Young, a fondé le quotidien Evening Dispatch à York, en 1876, en Pennsylvanie. Le père de Will Steacy travaillait encore au Philadelphia Inquirer en 2012, juste avant d’être mis à pied par l’entreprise. Photographe de profession, Will Steacy a consacré à ce journal, dont l’encre a infusé le sang de sa famille, une vaste exposition de photo, présentée en même temps que la spectaculaire expo World Press Photo, qui prend l’affiche demain au marché Bonsecours, à Montréal.

Ironiquement intitulée Deadline, l’expo plonge au coeur du cancer qui ronge un pilier de la démocratie à travers le monde : le déclin de la presse écrite. Son catalogue est d’ailleurs présenté sous la forme d’un journal, et les photos sont accompagnées de textes de divers collaborateurs du Philadelphia Inquirer.

C’est en 2009 que Will Steacy a commencé son enquête photographique. À l’époque, le Philadelphia Inquirer venait d’échapper à la faillite. Les nouveaux propriétaires souhaitaient renflouer les caisses, très affectées par la baisse des revenus publicitaires. Le phénomène ne s’est d’ailleurs pas résorbé aujourd’hui, alors que le journal se déploie désormais sur papier et sur Internet. « Une publicité publiée sur papier qui rapportait 12 $ en revenus au journal n’en rapporte plus qu’un sur Internet », note Steacy.

Programmes de départs volontaires, mises à pied, déménagement. Le quotidien a multiplié les efforts pour demeurer à flot. Alors qu’il était propriétaire d’une bâtisse de 18 étages au coeur de Philadelphie, qu’on surnommait d’ailleurs « The tower of Truth » (la tour de la vérité), le Philadelphia Inquirer se contente désormais de loger sa salle de nouvelles sur un seul niveau, dans le quartier chinois de la ville. Ce qui, rappelons-le, n’a pas empêché les journalistes du Philadelphia Inquirer de continuer de remporter des prix Pulitzer pour leur travail.

Une muselière

Mais les budgets fondent et le journal s’en ressent. « Autrefois, les journalistes pouvaient partir des mois en reportage. Cela a été le cas de Mark Bowden, qui avait passé des mois en Afrique pour la rédaction d’une série sur le déclin du rhinocéros noir pour le Philadelphia Inquirer », remarque Will Steacy.

Parmi les photos lauréates du concours du World Press Photo, on peut voir d’ailleurs une photo de jeunes guerriers Samburu, au Kenya, dont les mains touchent un rhinocéros noir, devenu orphelin quand des braconniers ont tué sa mère (la photo est publiée en première page).

« La lutte pour la survie (des journaux) est une muselière au journalisme de chien de garde », titre le Deadline, dans un article relatant comment une équipe de journalistes du Philadelphia Inquirer a fait la démonstration qu’une élection à la législature avait été truquée, en 1993.

L’expo aborde aussi, bien sûr, la dure traversée de la presse écrite vers l’édition numérique. Les images de bureaux jonchés de livres et de journaux semblent sur le point de devenir des souvenirs de musées.

Meilleurs clichés

Pourtant, au marché Bonsecours, à l’étage au-dessous, le World Press Photo exhibe avec fierté le travail des meilleurs photoreporters de 2014.

Parmi eux, Jérôme Sessini, photoreporter pour Magnum Photo, est lauréat à deux reprises dans la catégorie « Spots d’information ». Une première série de photos illustre la chute du vol MH17 de la Malaysia Airlines, alors qu’il survolait l’Ukraine. Les photos, très crues, dévoilent un corps, encore sanglé dans son siège, trouvé au beau milieu d’un champ. Une autre montre un cadavre ayant échoué sur le plancher d’une chambre après avoir défoncé le toit. Jérôme Sessini, qui donnera une conférence aujourd’hui, mercredi, au centre Phi, a également gagné un prix pour sa couverture des émeutes de Kiev.

La « photo de l’année », retenue par le jury, montre quant à elle deux homosexuels, nus, dans un salon de Saint-Pétersbourg, en Russie. « Douce et esthétique, elle nous touche cependant, et est inoubliable, écrit à son sujet la présidente du jury, Michele McNally. Ce type de narration imagée demande de la patience, et le partage d’un moment si intime demande de la confiance. Gérer une telle situation peut être très difficile quand les personnes photographiées sont harcelées et persécutées pour l’amour qu’elle partage. » C’est le cas, on le sait, des homosexuels russes.

Le journalisme n’est pas mort, donc. Et l’expo du World Press Photo nous démontre sa criante nécessité.

On peut se procurer l’édition de Deadline à l’adresse willsteacy.com/store/deadline-newspaper

2 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 26 août 2015 08 h 11

    L'info en mutation

    Oui, nous sommes souvent nostalgiques d'une époque révolue du règne du papier et du pouvoir d'une certaine presse. Mais les entreprises s'adaptent aux nouvelles réalités technologiques. Mais pour survivre, dans le village global de l'information, elles devront multiplier leurs sources d'information tout en les vérifiant. Et cesser d'être trop souvent les courroies de transmission de la propagande des empires politiques et économiques et culturels. Tout un défi pour les journalistes à qui on demande maintenant de repenser toute leur façon de travailler.
    Mais le lecteur et les médias y gagneront s'ils savent relever le colossal défi qui les confronte.

  • Pierre Beaulieu - Abonné 26 août 2015 17 h 44

    Disons plutôt, déclin desédias conventionnels

    C'était à prévoir: les médias en sont venu à diffuser l'opinion de ceux qui les possèdent, délaissant l'intérêt de ceux qui les lisent, les écoutent ou les regardent. On ne devrait pas se surprendre que d'autres façons de faire leur succèdent.