Mémoire vive

Photo: LD Prod

Commençons par la fin. L’entrevue était terminée quand François Aird, président et cofondateur de CEDROM-SNi à la fin des années 1980, a tenu à « montrer quelque chose », en l’occurrence un écran affichant en temps réel les retraits et les dépôts de sa gigantesque banque de données.

Ce jour-là, à la mi-mai, les compteurs de l’agrégateur de contenu affichaient 416 105 recherches effectuées dans les dernières 24 heures à l’intérieur du demi-milliard d’articles déjà accumulés. La roulette des versements défilait au rythme d’un million d’ajouts de documents par jour, dont maintenant beaucoup de billets des microblogues « purgés » en partie au bout d’un certain temps. L’infobésité contemporaine dans ses plus évidentes expressions statistiques.

« Malgré ce qu’on constatait dans les capacités de stockage informatiques qui doublaient tous les 18 mois quand nous avons lancé l’entreprise, jamais je n’aurais pu imaginer qu’on arriverait un jour à de tels résultats, dit M. Aird. Un demi-milliard ? Non, jamais. »

La compagnie occupe tout un étage d’une ancienne salle d’exposition de céramique dans Outremont. Une centaine d’employés s’activent à divers services, dont l’important tri des articles, même si une bonne part du travail s’automatise.

Les serveurs bruyants occupent quelques salles. Tous les clients s’y connectent, y compris les Européens. De nouveaux décodeurs captent maintenant les nouvelles radio et télé.

La compagnie a été fondée par deux diplômés de HEC qui ont d’abord offert des services d’archivage sur cédérom avant de fusionner avec la Société nationale d’information, d’où son nom un peu archaïque. « À l’époque, nous avions approché le Bureau du cinéma de Montréal, une compagnie de pièces d’auto et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, qui voulait informatiser sa jurisprudence. Le CRTC a débloqué et, finalement, nous sommes plus allés vers l’archivage de textes. Au début, très honnêtement, on pensait vendre de la technologie. Après un an ou deux de juridique, on a vu le potentiel dans le créneau des médias. »

 

L’intelligence média

Le premier cédérom s’appelait Actualité Québec. On y retrouvait Le Devoir, les quatre journaux d’alors de Gesca, dont La Presse, Voir, sept ou huit sources au total et leurs archives d’un mois. Le saut s’est fait vers le net en 1995. Le site Eureka.cc a été lancé il y a tout juste vingt ans avec l’immense avantage des mises à jour quotidiennes, voire instantanées. Depuis peu, le service inclut aussi du contenu enrichi, par exemple pour approfondir les sujets traités un peu à la manière d’une encyclopédie.

La version européenne un peu plus jeune s’appelle Europresse. Elle génère entre le tiers et le quart des revenus. Au Canada anglais, la concurrence dans le domaine de la media intelligence vient notamment d’Infomart, filiale de Postmédia. Le groupe Meltwater, basé en Californie, fouille et filtre les sites en ligne sans payer de compensation.

« Nous desservons toujours les clientèles scolaires, des milliers de bibliothèques, mais aussi les gens de communications, journalistes ou relationnistes, qui font des revues de presse, explique le président Aird. Nous, nous vendons l’outil pour fouiller le contenu, pas l’analyse de ce contenu, à environ 400 clients institutionnels canadiens et 200 européens. »

La banque rassemble plus de 11 000 sources, à peu près tous les journaux importants du monde en anglais ou en français et dans quelques autres langues en alphabet latin. « Notre service ne comprend donc pas des dizaines de milliers d’autres sources. Nos clients nous demandent aussi de filtrer le contenu pour leur expliquer ce que racontent sur eux des centaines ou des milliers de textes. Nous ne sommes donc pas là pour informer : nous sommes là pour filtrer la bonne information. »

Comment est-ce possible de convaincre autant de médias de fournir leur matière première ? « En versant des redevances, répond le président. Chaque accord avec un éditeur implique le versement d’un pourcentage de nos revenus en fonction du nombre d’articles consultés de ce client. »

M. Aird reste vague sur le rendement d’un clic pour les fournisseurs de contenus. En plus, le prix varie en fonction de l’utilisateur, les gros volumes scolaires ne rapportant que quelques sous par visionnement. « Mais au bout d’une année, je dirais que ça représente des sommes intéressantes pour certains éditeurs. Surtout qu’il n’y a pas de coût pour eux. »

 

Nouveaux et anciens médias

Les collections historiques aussi sont exploitées. La banque plonge jusqu’en 1940 pour Le Monde. Au Québec, les plus vieux dossiers, ceux de La Presse et du Devoir, datent de 35 ans, mais s’avèrent souvent incomplets. En général, pour tous les médias, la couverture ne remonte pas au-delà de 1990.

« Dès le début, quand on travaillait avec un journal, on lui demandait s’il y avait des archives numérisées et si on pouvait les copier. Souvent, les archives contenues sur les disques rigides étaient effacées après quelques semaines de production. »

De toute manière, la mécanique générale satisfait d’abord et avant tout les besoins à court terme des clients. Certains ont même pensé pouvoir se passer des sources traditionnelles avec le développement des nouveaux médias. Les clients se disaient qu’il suffisait de se brancher sur le tuyau de Twitter pour suivre instantanément l’état du monde.

« Notre prétention, c’est que la communication ne change pas fondamentalement avec le développement des réseaux sociaux. Il faut en tenir compte, mais dans une campagne intégrée. C’est clair que les médias traditionnels perdent une importance relative, sur le plan de la perception. Mais je crois aussi que le pendule repart dans l’autre sens. Il n’y a pas si longtemps, dans les conférences de relationnistes, le mot d’ordre était d’abandonner les journaux et les communiqués pour se concentrer sur Twitter. Les gens en reviennent un peu. Sur Twitter ou Facebook, les références renvoient aux médias classiques. La vraie information est là. »


Seulement, ce monde est en crise et beaucoup des milliers de sources de l’énorme banque de données semblent au bord du gouffre. « Une part s’est perdue, à jamais, conclut François Aird. Des changements profonds affectent ce monde. Des médias n’ont pas survécu. D’autres sont très amochés. »

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