Mémoire morte

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Une vieille technologie du XXe siècle a rencontré une innovation du XXIe. Et ça a fait boum.

Au milieu de la dernière décennie, Louis-Charles Denault, président de la Société canadienne du microfilm (Socami), a vu une offre de services sur le site Internet de la compagnie israélo-américaine de développement de logiciels Olive Software. Il a rempli le formulaire, et quelques jours plus tard, deux hauts gradés étaient dépêchés de Kfar Saba pour vérifier les capacités de la Socami. Installée dans le Vieux-Montréal, la petite entreprise a été fondée par le père de M. Denault, Jean-Raymond, en 1948, comme Israël. Comme quoi tout se tient.

« Ils nous ont soumis à un test de numérisation, et une semaine plus tard, je suis allé en Californie avec un associé rencontrer le grand patron qui m’a demandé si je pouvais livrer un million de pages par mois, raconte M. Denault. Une poignée de main a suffi pour conclure l’entente. On s’est mis au boulot. »

Le chantier étalé sur dix ans visait la numérisation de tous les journaux de Grande-Bretagne, vaste chantier coordonné par la British Library, payé par la loterie nationale. La petite équipe montréalaise a saisi des millions de pages « de manière impeccable », précise le président. Tout le Guardian, tout le Irish Times, The Independant au complet.

« Ensuite, nous avons saisi le Sydney Morning Herald, El Siglo de Torreón du Mexique, un quotidien de Porto Rico, plusieurs journaux américains »,explique fièrement le pro de l’archivage de presse. Ancien professeur de philosophie, il a graduellement pris le relais parental à partir de 1988. « Seulement, les contrats tarissent et il faut savoir s’arrêter. […] Nous sommes un petit joueur et les contrats arrivent en dents de scie. Je ne suis pas tanné de ce travail, mais je suis tanné d’en manquer. »


60 milliards de pages

La belle aventure a fait son temps. La Socami a fermé ses portes fin mars. L’entrevue a été accordée dans les locaux de l’entreprise quelques jours avant que la société ne tombe elle-même dans les archives de l’histoire économique de Montréal.

La compagnie s’était pourtant adaptée. Elle opérait des numériseurs depuis une dizaine d’années. Ils ont notamment servi à dématérialiser des journaux québécois pour Google.

Le géant californien espérait numériser toutes les archives de presse du monde, quelque 60 milliards de pages au total, mais le projet s’est buté aux ayants droit et à des problèmes de qualité. La portion québécoise réalisée et libre de droits traîne toujours sur le site Quebec Online Historical Newspapers. On y retrouve une cinquantaine de publications de partout au Québec, dont Altar and Throne, publiée en 1871 ; L’Aide de la France, parue en 1918 seulement ; Allô Police ! (1953-1956), presque toute L’Action populaire (1913-1970) et L’Aurore (1870 à 1952) au complet.

Paradoxalement, Bibliothèque et Archives nationales du Québec dispose de plus de fonds que jamais pour la numérisation et a bien l’intention d’accélérer ce chantier. Seulement, le travail se fait maintenant à l’interne, avec de l’équipement tout neuf acheté en novembre 2014, et la Socami a donc perdu son plus gros client.

Les dernières archives transférées, juste avant la fermeture, étaient celles du Devoir. Le lot récupéré couvre toute la production du 1er janvier 1910 au 31 décembre 2014, toute la mémoire du journal enroulée sur des bobines de 100 pieds capables de contenir près de 1500 images chacune.

La révolution numérique

Dans ce domaine, comme dans celui de l’enregistrement sonore, une technologie chasse l’autre. Les scanneurs dernier cri, les IBML, peuvent numériser 400 feuilles à la minute. « Nous, tant que nous avions une bonne base de microfilms, nous n’avions pas à nous inquiéter, dit M. Denault. Nous sommes moins dans le coup avec la numérisation massive. On calcule avoir microfilmé environ 30 millions de pages, mais maintenant, c’est une technologie dépassée et trop coûteuse. »

Au fond, la Socami vit les mêmes pressions technologiques que les bons vieux journaux qu’elle a archivés pendant des décennies et qui doivent eux aussi se dématérialiser ou disparaître. Ses bureaux-ateliers poussiéreux et déglingués étaient à un jet de rouleau de microfilm de l’ancien QG du Devoir et de l’ancienne imprimerie Lovell, abritant un petit musée de l’imprimerie.

La Socami a tout capté de ce monde du papier, des journaux et des magazines, des livres rares et des manuscrits, des index et des répertoires de notaires, etc. Quand les propriétaires de précieux documents refusaient de les faire voyager, le labo volant se déplaçait vers des archives de congrégations religieuses et des voûtes de musée.

C’est le cas des exemplaires de La Gazette de Québec remontant à la Conquête. M. Denault raconte que l’un de ses exemplaires du rigoureux hiver 1764 annonce à ses lecteurs qu’il faut compter un mois pour joindre New York à Montréal.

Au moment de la visite, pour la toute dernière journée de travail, les caméras photographiaient des exemplaires du Journal de Québec pour des clients réclamant donc cette vieille technologie.

« BAnQ et des universités en achètent encore, explique finalement le grand archiviste. L’Université Laval est très friande des microfilms et l’Université Laurentienne aussi. Présentement, CEDROM-SNi offre une base de données pour la recherche plein texte. La compagnie offre d’associer à l’article le PDF de la page correspondante. Cette méthode ne permet pas d’aller au-delà de la page. Beaucoup de chercheurs, lorsqu’ils en ont les moyens, préfèrent combiner la technologie, la banque de données et le microfilm pour mieux contextualiser les articles, les photos ou les publicités. »

Le laboratoire est fermé. Les machines sont déjà à la casse. Il reste maintenant un seul fournisseur de ce service commercial à Montréal.