Télévision - N'ajustez pas votre appareil

Dans une petite ville isolée du Nord québécois, on trouve, comme cela arrive quelquefois dans les petites villes, plusieurs secrets: des infidélités, des trahisons, un deal de drogue qui tourne mal, un patron d'entreprise qui fricote avec un chef de police corrompu, des petits bums.

Mais dans celle-ci, on trouve surtout des phénomènes bizarres. Très bizarres. Dont une vieille femme qui a des visions, un petit groupe de citoyens qui se retrouve le soir pour invoquer les esprits, des morts suspectes, et la télévision qui, tout à coup, cesse de fonctionner pour présenter des images de lapins ou des ombres fantomatiques. La ville est presque au bord de l'émeute parce que le signal satellite de la télé ne rentre plus, mais des forces maléfiques semblent s'obstiner à réquisitionner les ondes...

Grande Ourse, c'est le nom de la petite ville, et celui d'une nouvelle série de dix épisodes. Mais l'émission pourrait aussi s'appeler «N'ajustez pas votre appareil», à cause justement de ce jeu autour de l'image télévisuelle.

Une chose est certaine: voilà une série qui ne ressemble à rien de connu sur nos ondes, un mélange audacieux de fantastique, d'horreur, de polar et de drame social, avec même des touches d'humour qui frôlent le burlesque. Le climat est totalement étrange tout en demeurant implanté dans la réalité québécoise.

Ce fascinant objet télévisuel est né dans la tête du jeune auteur Frédéric Ouellet, qui peut vraiment se considérer comme béni des dieux. Jugez-en: il commence à rédiger ce scénario en 1996 alors qu'il étudiait à l'INIS. Son travail est remarqué par des professeurs. De fil en aiguille, les Productions Point de Mire le prennent sous leur aile. Patrice Sauvé, le réalisateur probablement le plus remarqué des cinq dernières années, qui croule sous les projets après le succès de La Vie la vie, s'emballe pour Grande Ourse, qui devient cette semaine le fer de lance de la nouvelle programmation d'hiver de Radio-Canada, et de la relance de ses dramatiques. Pas mal pour un auteur quasi débutant.

Le traitement visuel est vraiment d'une grande beauté et Patrice Sauvé s'y affirme encore comme un des réalisateurs les plus inventifs de l'heure, avec des plans souvent étonnants. La bande sonore est riche et complexe. Quant à l'histoire, elle est très tordue, et au début on se sent un peu comme le personnage de Marc Messier, non pas parce que celui-ci est un journaliste de télévision alcoolique et méprisant envoyé à Grande Ourse pour un reportage, mais parce qu'il n'y comprend rien, qu'il tente d'être rationnel... et qu'il finit par être happé par le mystère!

Patrice Sauvé ne cache pas son admiration pour le travail d'un David Lynch et effectivement, dans Grande Ourse, certains personnages présentent cette sorte d'étrangeté qu'on peut trouver dans les films de Lynch. «Mais Grande Ourse n'a rien à voir avec la banlieue américaine, dit-il. Nous avons plutôt voulu explorer notre propre inconscient québécois, celui d'une petite ville isolée par la forêt, où la nature peut receler une menace... »

Sauvé ajoute que «le danger avec le fantastique, c'est de tomber dans la fantaisie. Pour moi, le fantastique est intéressant si c'est un catalyseur de l'être humain, qui le pousse vers des comportements inhabituels.»

La série est tellement différente de tout ce que le téléspectateur moyen a l'habitude de voir que Radio-Canada a pris l'excellente décision de présenter cette semaine les deux premiers épisodes d'un coup, histoire de bien s'installer dans l'histoire.

Grande Ourse, Radio-Canada,

lundi 5 janvier 20h (deux épisodes).