Le vert dans les médias

Les défenseurs de l’environnement jugent souvent la couverture médiatique insuffisante et biaisée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les défenseurs de l’environnement jugent souvent la couverture médiatique insuffisante et biaisée.

L’environnement occupe une place minime dans les médias. Et quand les reportages en parlent, c’est souvent mal, avec un préjugé évident, si ce n’est pour décrier les « enverdeurs ». Un portrait de groupe des questions écolos dans les médias autour de quatre sujets, avec quatre questions et autant de réponses.

Une baisse tendancielle

L’environnement est-il un sujet porteur et majeur dans les médias, ici ou ailleurs ? Non.

Les nouvelles environnementales forment seulement 1,5 % du total des infos. Par comparaison, la cuisine comptepour plus de 5 % du poids médiatique. Le thème vert se retrouve maintenant au 14e rang des préoccupations médiatiques au Québec.

« C’est ce que, nous, on appelle une valeur baissière », explique Jean-François Dumas, fondateur d’Influence Communication, en fournissant les données. La firme de courtage en informations suit à la piste les productions médiatiques nationales et internationales. Dans le cas de l’environnement, le poids média se calcule à partir de l’occurrence d’environ 250 termes.

« Au début des années 2000, le thème de l’environnement tournait autour de 5 %, ajoute le président Dumas. À partir de 2005, ça se met à chuter. Depuis 10 ans, le thème a perdu environ 70 % de sa vélocité. »

Le médiologue précise aussi que la couverture de l’environnement au Québec subit une baisse moindre (une nuance de quelques dixièmes de point) que dans le reste du Canada (1,46 %) ou du monde (1,33 %). En passant (une petite fleur), Le Devoir est le quotidien québécois qui génère le plus de contenu lié à l’environnement.

Il faut aussi examiner finement la couverture. À l’échelle mondiale, le problème du changement climatique est au sixième rang de toutes les informations de 2014. Au Québec, ce problème ne figure même pas dans le « top 50 », ni aucune nouvelle liée à l’environnement d’ailleurs.

Des oxymores médiatiques

Comment les défenseurs de l’environnement jugent-ils la couverture médiatique ? Insuffisante et biaisée.

Anipier Maheu a publié une étude sur la médiatisation des enjeux environnementaux l’an dernier dans Les Nouveaux Cahiers du socialisme (no 14). Avec sa collègue Jacinthe Leblanc, elle montre que le discours radical du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) se trouve très souvent « noyé » dans les médias de masse.

En utilisant les archives des journaux québécois de 2003 à 2013, les chercheuses établissent que les concepts économiques comme le « développement durable » (9254 occurrences) sont largement favorisés par rapport aux messages plus politiques, voire anticapitalistes, utilisant des notions comme l’« écologisme » ou l’« écologie radicale », qui récolte quelques très rares mentions. Et à Québec, les radios traitent tous les écolos d’« enverdeurs »

«En abordant la question de l’environnement par le biais du développement durable, dont on parle abondamment, on passe finalement à côté de la réalité et d’enjeux beaucoup plus importants, fondamentaux et dérangeants : la notion de développement durable s’avère très accommodante pour ne pas parler de la nécessité de mettre un frein à la croissance économique », explique au Devoir Mme Maheu, coordonnatrice des communications au RQGE, qui rassemble toutes les forces vives du secteur au Québec, des centaines d’organismes.

« La couverture se concentre sur des événements d’actualité, dit-elle encore. Les sujets de fond concernant l’environnement sont négligés. C’est d’ailleurs ce qui nuit à la reconnaissance des groupes écologistes membres du RQGE. La couverture toujours en réaction, pour parler des gaz de schiste par exemple, oublie les enjeux fondamentaux qui demeurent donc méconnus de la population québécoise. »

Les médias alternatifs plongent par contre au coeur du sujet. Mme Maheu cite GaïPresse et Presse-toi à gauche comme relais d’articles de fond ou de dossiers spéciaux « malheureusement pas de manière régulière par manque de fonds », précise-t-elle.

Le magazine Relations annonce « Halte au capitalisme vert » dans son tout dernier numéro. Le dossier déchiquette l’euphémisme de l’« économie verte » qui masque en fait la marchandisation de la nature et la fuite en avant dans le « développement durable », autre oxymore conceptuel du green washing.

 

Le spectateur engagé

Les journalistes affectés à l’environnement sont-ils des militants écolos comme les autres ? Un peu, mais qui ne l’est pas ?

Les reporters sportifs aiment le sport (heu… les Ca’adiens). Les chroniqueurs de la politique en mangent. Les critiques de cinéma ne pensent qu’aux écrans. Alors, oui, naturellement, le secteur environnemental a tendance à attirer des écolos, et qui s’en plaindra ?

Jacques Rivard est de ceux-là. Il a été affecté aux questions environnementales pendant trois décennies, à compter de 1973, à la télé de Radio-Canada. « J’arrivais de Rivière-du-Loup, dit-il. J’avais vu mourir et quasiment disparaître les bélugas. Je trouvais Montréal sale et bruyant. Je m’inquiétais pour la pollution, les enfants… »

Ses patrons ne partageaient pas toujours ses préoccupations de base et il a donc été obligé de se battre souvent pour imposer ses idées. « Quand je proposais un sujet, on me répondait souvent : toi pis ton Greenpeace… », raconte-t-il.

Il se souvient aussi d’un reportage sur un projet d’usine de magnésium dans la région d’Asbestos. Il avait rappelé que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) s’inquiétait des risques de contamination. Ses patrons lui avaient alors reproché de nuire à l’économie. « J’ai dû me battre et j’ai souvent entendu que je me battais pour mon Greenpeace », répète-t-il.

Se concevait-il pour autant comme une sorte de militant de cette cause ? « Je dis toujours à mes étudiants qu’un journaliste doit être équitable et examiner les différents points de vue », répond M. Rivard, qui termine cet hiver une décennie d’enseignement du journalisme à l’Université de Montréal.

 

L’arroseur arrosé

Les environnementalistes savent-ils appâter et utiliser les médias ? Oui, et certains multiplient les interventions spectaculaires.

Greenpeace est l’une des organisations environnementalistes les plus fortes à l’échelle internationale avec ses quelque 300 millions de budget et presque trois millions de membres. Elle a bâti sa réputation avec des coups d’éclat faits pour être suivis et reproduits par les médias du monde.

Six militants du groupe de pression d’origine canadienne ont squatté une plateforme de forage située à 1200 kilomètres au nord-ouest d’Hawaï la semaine dernière. Royal Dutch Shell, qui loue l’île artificielle, avait obtenu une injonction contre les manifestants, qui l’ont quittée comme des alpinistes en descendant en rappel vers des canots pneumatiques. L’opération a évidemment été filmée par Greenpeace, qui a gracieusement fourni les images aux agences de presse.

L’an dernier, l’organisation a utilisé les petits personnages jaunes estampillés Shell du fabricant de blocs Lego pour dénoncer cette même exploitation d’hydrocarbure en Arctique. Le clip animé produit dans le cadre de la campagne Save the Arctic utilise tous les éléments de la boîte de jeu Camp de base en Arctique, ses ours polaires, ses chiens de traîneau et ses Inuits. L’atmosphère enjouée fait vite place à un chantier de forage. À la fin, un homme d’affaires fume un cigare tandis qu’un déversement de liquide noir engloutit tous les éléments du jeu, jusqu’au drapeau de la compagnie Shell trônant au sommet.

Le clip a été vu par cinq millions de personnes en un mois. Une pétition l’accompagnant comportait un million de signatures. Le partenariat de marketing datant de 60 ans entre le géant du pétrole et la reine des briquettes en plastique n’a pas résisté à la campagne entièrement menée sur les nouveaux médias. Shell payait 100 millions pour se retrouver partout dans les jeux, sur les camions de livraison comme sur les stations-service.