Obsédé par l’islam, vraiment?

Pas de queue devant les kiosques à journaux ce mercredi matin. Si, dès 9 h, certains kiosquiers avaient déjà écoulé leurs stocks, la plupart des autres fournissaient amplement à la demande. Un mois et demi après l’attentat terroriste et la parution d’un numéro exceptionnel diffusé à huit millions d’exemplaires, les 2,5 millions du dernier numéro de Charlie Hebdo devraient s’écouler normalement. Bref, c’était le retour à la « normale » pour les artisans du journal satirique. Du moins, si ce mot peut encore avoir un sens.

Alors que Charlie Hebdo redevenait hebdomadaire, les sociologues Céline Goffette et Jean-François Mignot ont tenté d’en savoir plus sur la prétendue « obsession de l’islam » qui aurait animé les dessinateurs. Une étude attentive des unes du journal satirique montre pourtant que l’islam a toujours été un thème très marginal dans Charlie Hebdo et qu’il ne fut le sujet principal que d’à peine 1,3 % des premières pages.

« Nous avons voulu nous en tenir aux chiffres, pas aux impressions, dit Jean-Pierre Mignot. Or, d’obsession de l’islam, nous n’en avons pas trouvé la trace dans les unes du journal. Loin de là. Les unes de Charlie sur la religion sont extrêmement minoritaires. Et celles sur l’islam le sont encore plus. »

Pas d’obsession

Les sociologues ont passé au crible les 523 caricatures publiées en une depuis 2005. Ils en concluent que ceux qui devraient avoir une dent contre les caricaturistes, ce ne sont pas les musulmans, mais les personnalités politiques comme Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen qui ont été l’objet de près des deux tiers des unes (336 sur 523). Viennent ensuite l’actualité économique et sociale (85), les sports et le spectacle (42) et enfin seulement la religion (38). Or, parmi les religions, la plus visée est de loin la religion catholique (21).

Lorsqu’il est question de l’islam, celui-ci est souvent représenté avec les autres religions, disent les chercheurs. « En dix ans, seules sept unes ont concerné principalement l’islam, dit Jean-Pierre Mignot. C’est moins d’une par année, alors que l’islam est tout de même la seconde religion de France. » En fait, concluent les sociologues, la question qu’il faut se poser, ce n’est pas si Charlie Hebdo était « islamophobe », mais pourquoi, « de nos jours, seuls des extrémistes se revendiquant de l’islam cherchent à museler un journal qui se moque — entre beaucoup d’autres choses — de leur religion ».

Si certains se sont imaginé que Charlie parlait si souvent de l’islam, « c’est à cause des procès intentés au journal qui ont représenté une caisse de résonance, dit Céline Goffette. Depuis dix ans, ce sont surtout des organisations islamiques qui sont allées devant les tribunaux. Auparavant, c’était plutôt des politiciens et des intégristes catholiques. Mais il semble que ces derniers aient progressivement abandonné la partie. »

Pour la sociologue, la une du numéro publié ce mercredi est très caractéristique des têtes de Turc traditionnelles du journal. On y voit une meute de molosses lancée aux trousses d’un petit chien qui tient dans sa gueule un numéro de Charlie. En tête se trouvent deux chiens qui ressemblent étrangement à Nicolas Sarkozy et à Marine Le Pen. Derrière, un homme portant une tiare représente l’Église et un chien serrant des liasses de billets entre ses dents les pouvoirs économiques. Ceux qui brandissent un micro identifié à BFM-TV désignent de toute évidence les journalistes. Seul un grand chien noir portant un bandeau et tenant dans sa gueule une kalachnikov représente les djihadistes islamistes.

De nouveaux moyens

Pour Jean-Pierre Mignot, Charlie Hebdo a toujours été un journal de gauche, mais qui visait très large. « Même si la moitié des unes consacrées à la politique ciblent la droite et l’extrême droite, depuis l’élection de François Hollande, la gauche était de plus en plus caricaturée. Charlie Hebdo est un journal qui tire sur tout ce qui bouge. Certes, c’est un journal athée, mais qui ne fait pas du tout de la religion une obsession. »

Dans le dernier numéro, les caricaturistes de Charlie Hebdo poussent la critique jusqu’à féliciter ceux qui ont tenu à se distinguer de sa ligne éditoriale en affirmant « je ne suis pas Charlie » : cela va de Jean-Marie Le Pen au polémiste Éric Zemmour, en passant par le comédien Samy Naceri et le caricaturiste du Monde Plantu, accusé d’avoir une vision de l’islam un peu trop Calinours.

Le numéro publié mercredi a été imprimé à 2,5 millions d’exemplaires. Rien à voir avec les huit millions du précédent, mais rien non plus avec les 50 000 d’avant les attentats. La nouvelle équipe est consciente que cette popularité ne se maintiendra pas.

Le nouveau comité éditorial doit d’ailleurs décider de ce qu’il fera des nouveaux moyens mis à sa disposition. On sait que les 4,2 millions d’euros recueillis en dons iront aux familles des victimes. Les revenus extraordinaires des dernières semaines qui ont produit entre 10 et 12 millions d’euros pourraient être investis dans une fondation. Le million d’aide d’urgence accordé par le gouvernement devrait quant à lui servir à installer dans des locaux sécuritaires la rédaction qui loge actuellement dans les bureaux du quotidien Libération.

3 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 février 2015 05 h 39

    Faire de la religion une obsession.

    Les seuls qui font une obsession de la religion sont ces fondamentalistes islamistes dangeureux. Et les premières victimes de ceux-ci sont les musulmans (qui ne se défendent pas).

    PL

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 26 février 2015 10 h 15

    L'Islam est omniprésent à cause des fanatiques

    Aujourd’hui (j’ai 71 ans), je suis un enfant du catholicisme régressif. Je suis aussi un enfant du catholicisme généreux, ouvert et parfois «subversif». Je suis aussi un fils de l’athéisme humaniste et sceptique.

    Je suis un fils de Hara Kiri, de Charlie Hebdo, de Coluche, des Cyniques, d’Yvon Deschamps, de Sol et du Parti Rhinocéros, parti auquel j’ai adhéré (et participé) de 1966 à 1984.

    J’admirais intensément Jacques Ferron, ce brillant écrivain et ce grand médecin. J’aimais son humour vitriolique et décapant.

    Je suis un fils de l’ironie et de la parodie caustique.

    À l'heure actuelle, je suis modérément Charlie. Dans cette histoire, il y a de la tragédie, du sang, de la haine, du trépas, de l'agonie et de l'antisémitisme, cette sempiternelle connerie «historique» des imbéciles, crétinisés et «paranoïaques» qui voient partout d’incroyables complots séculaires. Il y a aussi de la solidarité bien réelle. Il y a, toutefois, des solidarités douteuses et beaucoup de manipulations, financières et sentimentalistes jouant la vieille carte du gnangnan et du nunuche.

    Il y a trop de haines et trop de détestations dans notre univers de mutants et de migrants, dans notre monde d'ignares fanatiques.

    On peut trouver que mon propos passe à côté de la question. Ce que je veux signifier, c’est qu’ayant lu assez souvent (pas toujours) Hara Kiri, Charlie Hebdo et Charlie mensuel, à une certaine époque, je pense que le catholicisme intégriste a été très souvent égratigné. Les papes, en ce qui les concerne, ont eu l’honneur (ou l’horreur) d’être caricaturés de mille manières.

    Je pense que les islamistes intégristes sont plus obsédés par Charlie Hebdo que l’inverse. L’Islam est de plus en plus méprisé et discrédité. Les musulmans dits «modérés» devraient y penser.

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias

    P.-S. Quelqu'un peut-il m'expliquer comment il se fait qu'on n'entend pas parler des djhiadistes indonésiens?

    JSB

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 26 février 2015 11 h 47

    Le monde musulman est complexe et n'est pas unanime

    En fait, ma question sur les djihadistes indonésiens est liée au fait que l'Indonésie est le pays dans lequel il y a le plus de musulmans. Et on parle très peu de djihadistes d'origine indonésienne.

    Se pourrait-il que« les musulmans du désert» (c'est une appellation utilisée par des musulmanes et musulmans critiques) soient, en grande partie, ceux qui hurlent leur haine? Une haine dévastatrice et cruelle, surtout pour de nombreux musulmans ou Africains qui en paient le prix

    Quant à moi, je comprends que certaines frustrations aient été provoquées et alimentées, dans un mesure certaine, par les Occidentaux et les États-Uniens. Mais le fanatisme des djihadistes est surtout lié à des questions de lutte pour le pouvoir et à des manifestations de démence religieuse.

    Jean-Serge Baribeau, sociologue