Zoom sur le pays du matin blafard

Deux militaires nord-coréens à la ligne de démilitarisation, côté Corée du Nord
Photo: Étienne Ravary Deux militaires nord-coréens à la ligne de démilitarisation, côté Corée du Nord

Le point culminant de la visite d’Étienne Ravary en Corée l’hiver dernier ? Son petit tour en solo aux WC du stade de Pyongyang. On répète : les toilettes.

C’était pendant le dernier marathon de la capitale de l’État-prison, une course annuelle disputée en avril. La longue épreuve commence et se termine toujours au stade Kim Il Sung, du nom de l’ex-leader adulé, starifié, déifié.

Quelque 50 000 camarades endimanchés remplissaient les gradins. Étienne Ravary, étudiant de l’Université de Sherbrooke, y était cette année avec deux douzaines d’autres touristes. Il a échappé au groupe organisé et à ses gardiens en allant aux latrines du peuple.

« À part le soir, à l’hôtel clôturé, j’ai toujours été encadré pendant ce voyage, raconte-t-il en entrevue au Devoir. En revenant des toilettes, au lieu de réintégrer mon groupe, j’ai fait le tour du stade à pied. Ça m’a permis de me sentir seul pour une des rares fois dans ce pays. J’ai surtout pu voir la réaction des gens généralement craintifs des étrangers. »

Étienne Ravary, dans la vingtaine, poursuit ses études en politiques appliquées. Le voyage dans le pays forteresse a servi à recueillir des images et des informations dans le cadre d’un projet de documentaire qui fera partie de son projet de maîtrise sur la pérennité du régime nord-coréen.

« J’ai convaincu mon département de l’intérêt de produire un documentaire, dit-il. En fait, je vais créer une version plus sèche, plus aride, pour l’université et une version plus esthétique, plus accessible, pour une diffusion plus large. »

Très bien, mais une fois la bonne idée acceptée, encore fallait-il la réaliser. « Contrairement à la croyance, c’est facile de rentrer et de tourner en Corée du Nord, poursuit le politologue cinéaste. Il suffit de demander un visa et de prendre l’avion de Pékin. Évidemment, les touristes ne voient que ce qu’on veut bien leur montrer. Personnellement, j’ai eu l’impression d’assister à une pièce de théâtre incompréhensible pendant dix jours de représentation. »

 

L’art de maintenir un régime

Et maintenant ? Comment va-t-il réussir à faire comprendre cette représentation ? Il travaille à la suite avec le réalisateur Laurent Dansereau. La version définitive de leur documentaire est prévue à l’automne 2015. « Nous ne voulons pas exposer une thèse : nous voulons montrer comment s’explique le maintien du régime, surtout dans le contexte de la chute du bloc communiste et du triomphe du libéralisme. Même la Chine voisine a changé. Alors pourquoi la Corée du Nord persiste-t-elle ? »

Pourquoi alors ? Le jeune chercheur mentionne pêle-mêle les mythes fondateurs du régime, le nationalisme exacerbé aussi, puis le culte de la personnalité du leader, hérité d’une dynastie communiste, puis la propagande et la fermeture hermétique du pays, évidemment.

La démonstration de la monstruosité de ce pays né en 1948 n’est plus à faire. Le régime stalinien demeure le plus militarisé du monde (selon la doctrine dite du « songun », soit de « l’armée d’abord ») et un des plus répressifs aussi. Ses camps de travail auraient fait périr des centaines de milliers d’opposants. Les famines en ont ajouté encore plus dans la tombe. En mars, un rapport de l’ONU a comparé les crimes du régime à ceux de l’Allemagne nazie.

Le pays est maintenant soupçonné d’être à l’origine du vol massif des fichiers informatiques de Sony Pictures qui servent à couler de l’information sensible sur la major hollywoodienne. Il s’agirait de représailles contre le film The Interview, comédie imaginant un plan d’assassinat du replet dictateur héritier Kim Jung-un.

M. Ravary sait tout cela. Avec son documentaire, il propose tout de même de « fournir une image réaliste et documentée de la Corée du Nord, l’un des pays les plus fermés du monde », comme le disent ses documents promotionnels. En entrevue, il ajoute que les documentaires connus sur le sujet « enfoncent » le pays en proposant une vision réductrice et sensationnaliste. « Ils ne permettent pas de comprendre le pays. Nous, nous visons un tour d’horizon à 360 degrés. »

Dans ces documents, il se réclame de plusieurs appuis, dont celui du ministère de la Réunification en Corée du Sud. Ricochet Média, nouveau magazine en ligne de gauche, accompagne aussi la démarche. M. Ravary y publie ces jours-ci le premier d’une série d’articles sur le sujet.

Le projet utilise à fond les médias sociaux et dématérialisés. Il possède déjà un site Web, une page Facebook, un compte Twitter, un blogue et un site d’autofinancement. Il lui faut 7500 $ pour retourner en Corée du Sud et ailleurs dans le monde (Washington, Genève, Toronto, New York) tourner des entrevues avec des spécialistes, des officiels, des dissidents et des expatriés.

Disons que la thèse portera davantage sur ce qui est dit sur la chose (de dicto) que sur la chose elle-même (de re). Il manquera évidemment des propos des Nord-Coréens, qui de toute manière ne peuvent pas parler aux étrangers, même ceux qui s’égarent en sortant des toilettes…

«Évidemment, les touristes ne voient que ce qu’on veut bien leur montrer. Personnellement, j’ai eu l’impression d’assister à une pièce de théâtre incompréhensible pendant dix jours de représentation.»

— Étienne Ravary, étudiant de l’Université de Sherbrooke
25
millions de personnes habitent la Corée du Nord, selon les plus récentes données de la Banque mondiale.