Harper, Radio-Canada et le «documentaire d’opinion»

Le documentaire <em>La droite religieuse au Canada</em>, produit par la maison privée InformAction inc. et le réalisateur indépendant Jon Kalina, établit des liens entre le mouvement évangéliste et certaines positions du Parti conservateur au pouvoir.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le documentaire La droite religieuse au Canada, produit par la maison privée InformAction inc. et le réalisateur indépendant Jon Kalina, établit des liens entre le mouvement évangéliste et certaines positions du Parti conservateur au pouvoir.

L’ombudsman de Radio-Canada (RC) donne en partie raison à l’attaché de presse du premier ministre Stephen Harper qui se plaint de la diffusion du documentaire La droite religieuse au Canada. Le gardien de l’éthique journalistique du diffuseur public juge que ce travail aurait dû être présenté comme un « documentaire d’opinion ».

Par ailleurs, dans sa décision, l’ombudsman Pierre Tourangeau fait part de son « étonnement » de lire dans la plainte de l’attaché de presse qu’il lui est « de plus en plus difficile […] de ne pas conclure que [ses] pires suspicions à l’égard de Radio-Canada s’avèrent ».

Carl Vallée a eu cette remarque dans un échange de positions avec Jean Pelletier, premier directeur de l’information de la télévision de RC.

« M. Vallée est le porte-parole du premier ministre Stephen Harper et, dans le cadre de ses fonctions, il parle en son nom, écrit M. Tourangeau à la toute fin de son jugement. Comme sans doute de nombreux Canadiens, je trouverais pertinent de savoir en quoi exactement consistent ces suspicions dont il parle. »

Contacté par Le Devoir, Carl Vallée a fait savoir qu’il n’avait « rien à ajouter aux arguments étayés exhaustivement dans le document » de RC. La décision de 18 pages est datée du mardi 25 novembre. Elle cite en long et en large les échanges de lettres entre les deux parties en cause.

La plainte initiale a été envoyée au directeur Jean Pelletier, responsable à ce titre des documentaires diffusés. Celui en litige a été présenté dans le cadre de l’émission Zone doc d’ICI Radio-Canada télévision le 29 août 2014. La droite religieuse au Canada, produit par la maison privée InformAction inc. et le réalisateur indépendant Jon Kalina, établit des liens entre le mouvement évangéliste et certaines positions du Parti conservateur au pouvoir.

M. Vallée estime que cette production ne respecte pas les normes et pratiques journalistiques de RC et il le fait savoir de façon sévère. « De dire que j’ai été abasourdi en prenant connaissance de son contenu serait un euphémisme, écrit-il. Le document contient des erreurs factuelles graves. »

Des faits

L’attaché de presse en fait la liste. Il le trouve basé sur des « amalgames circonstanciels et non pas sur des faits tangibles ». M. Vallée s’en prend à quelques axes majeurs de la démonstration concernant l’avortement, l’environnement, la science et finalement la position gouvernementale vis-à-vis du Moyen-Orient. Il reproche aussi aux auteurs de ne jamais avoir communiqué avec le bureau du premier ministre pour recueillir sa position.

« Il n’y a aucune mention dans ce documentaire du fait que le gouvernement ait indiqué à de multiples reprises qu’il ne souhaite pas rouvrir le débat sur l’avortement », écrit par exemple l’attaché de presse qui reproche au documentaire de ne pas respecter les normes radio-canadiennes concernant l’exactitude, l’équilibre ou l’impartialité.

Le directeur Pelletier a persisté dans une première réponse. « Ce film est une démarche d’exploration cherchant à éclaircir les liens entre un lobby religieux et l’aile religieuse militante au sein du Parti conservateur et par voie de conséquence, le gouvernement fédéral, écrit-il. […] Certes, on peut aimer ou abhorrer cette démarche, cela ne la rend pas pour autant illégitime. »


Un refus

Un échange de lettres a suivi en octobre, avec la phrase de M. Vallée concernant ses « pires suspicions à l’égard de RC ». M. Pelletier en réfère alors à l’ombudsman. M. Tourangeau reconnaît que ce documentaire « en est un d’opinion » et il fait observer qu’il aurait dû faire entendre « le point de vue de ceux qui ne partagent pas les opinions avancées », résume le directeur.

Il ajoute : « Nous entendons donc revenir sur cette question dans les semaines qui viennent et dans cet esprit, nous souhaiterions inviter à cette émission sinon M. Stephen Harper, le représentant qu’il désignerait. Cette émission n’en serait pas une de confrontation aveugle, mais bien plutôt d’exploration et d’échanges d’idées. »


L’attaché de presse refuse l’offre en faisant valoir que de l’accepter consisterait à légitimer la première démarche. « Si RC entend aborder la question de nouveau, nous nous attendons à ce que vous mettiez autant d’efforts pour trouver des intervenants qui expliqueront l’envers de la médaille que d’efforts des intervenants biaisés contre le gouvernement la première fois, dit-il. Dans un tel contexte, nous considérerions une entrevue avec un membre du gouvernement. »


L’offre tourne court et finalement M. Vallée se tourne vers l’ombudsman, qui répète son avis initialement transmis en interne. RC « était tout à fait en droit de diffuser ce documentaire même s’il n’était pas équilibré et impartial », écrit M. Tourangeau. Toutefois, selon le sage des médias, il aurait été nécessaire de le faire en identifiant clairement la production comme « un documentaire d’opinion » et de contrebalancer sa thèse en présentant des opinions divergentes.

1 commentaire
  • Daniel Cyr - Abonné 27 novembre 2014 08 h 28

    En parlant de plaintes

    "Le bureau du premier ministre se plaint de Radio-Canada"! Où peut-on se plaindre de Stephen Harper?