La mémoire de l’art

Illustration: Tiffet

Les feuilles jaunies des archives mènent partout, y compris à l’art horticole contemporain. Dominique Blain, fraîchement désignée Prix du Québec 2014 en arts visuels, a créé l’oeuvre Elsie pour les Jardins de Métis en puisant dans l’album personnel d’Elsie Reford, (1872-1967), fondatrice du site internationalement reconnu.

L’oeuvre-hommage de 2006 se présente sous la forme de lunettes d’observation disposées stratégiquement. En y collant l’oeil, le visiteur découvre des photos de la collection personnelle de Mme Reford la montrant dans ses jardins à différentes époques de sa vie. Les images historiques reproduites sur des plaques de verre se superposent au paysage réel.

« Une des lunettes pointe vers un banc et, quand on regarde à travers, on découvre Mme Reford assise sur ce même banc », commente le professeur d’archivistique Yvon Lemay, citant cet exemple ressurgi dans l’actualité avec le prix Paul-Émile-Borduas décerné à une artiste qui a beaucoup créé en s’inspirant de documents historiques. « Il y a quelque chose de très touchant, de très émouvant dans cette image, dans cette oeuvre. C’est une dimension importante, je pense, de l’exploitation des archives par les artistes. Les archivistes eux-mêmes défendent rarement cette qualité. Par défaut, les archives sont associées à la gestion, à l’administration, au témoignage, à la preuve. C’est rationnel et objectif. Là, on ouvre vers quelque chose de plus émotionnel et subjectif. »

Yvon Lemay enseigne à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal. Ses travaux portent sur la diffusion du patrimoine documentaire, avec un intérêt particulier pour la création contemporaine à partir de cette riche matière.

« Je travaille sur ce sujet depuis 2007, explique le professeur. Avant, je ne voyais pas la chose. Il a fallu qu’on me commande un texte sur le rapport entre arts et archives pour que je m’ouvre les yeux. Finalement, j’ai pris conscience que, dans les expositions, on voit un tas d’oeuvres qui travaillent cette question. »

À preuve, la sculpture-projection End of Empire (2011) des artistes Simone Jones et Lance Winn, présentement exposée à la Biennale de Montréal du Musée d’art contemporain de Montréal. L’oeuvre reprend et anime le plan fixe de l’Empire State Building filmé pendant des heures par Andy Warhol en 1964. Le va-et-vient et les jeux d’ombre font apparaître et disparaître l’immeuble iconique. Le résultat présenté au dixième anniversaire des attaques du 11 septembre 2001 se surcharge de références.

Le nom et la chose

De quoi parle-t-on au juste ? Les Anglos utilisent le terme « archival art ». Le professeur Lemay préfère parler d’exploitation des archives à des fins de création, parce que le phénomène déborde les arts visuels, où il est très répandu. « L’attrait pour ces sources est présent dans tous les domaines artistiques et sur toutes les scènes », dit-il en citant évidemment le cas du sampling en musique. Le hip-hop utilise beaucoup l’échantillonnage. « Nous avons maintenant des étudiants qui proviennent des disciplines artistiques et qui réfléchissent de leur point de vue à l’utilisation des archives. Ils élargissent la perspective. Ils nous forcent à réfléchir sur notre discipline. »

Annaëlle Winand est l’un de ces stimulants intellectuels. La doctorante s’intéresse au « cinéma de réemploi », c’est-à-dire les films faits de films, surtout dans le cadre expérimental. « On retrouve cette pratique dès l’invention du cinéma, dit-elle. Un assistant des frères Lumière avait recréé une scène d’actualité concernant l’affaire Dreyfus à partir de films qui n’avaient rien à voir avec elle. Le réemploi s’accentue avec le cinéma d’avant-garde dans les années 1920-1930. Le numérique et les plateformes de partage facilitent maintenant l’accès aux images et leur travail à faible coût. »

Ce travail redonne vie et redonne sens aux archives, y compris aux parties oubliées, négligées. La part des anges (ONF) et la série du collègue Sylvain Cormier La mémoire qui tourne (Historia) basée sur des collections privées québécoises étaient de ce type.

« Au-delà de la pratique intellectuelle du recollage, le réemploi remet en perspective certaines réalités sociales, politiques ou esthétiques, note Mme Winand. On peut aussi examiner le phénomène d’un point de vue économique ou écologique. Au fond, on recycle des produits peu dispendieux dans le domaine public. »

L’univers numérique facilite évidemment le pillage créateur. Les documents sont maintenant aisément accessibles et manipulables. Il suffit d’un ordinateur de quelques centaines de dollars pour y arriver.

Seulement, du côté de la source, on le sait, les fonds manquent cruellement. Beaucoup de collections semblent mal protégées et leur sort ne vaut pas vraiment mieux que celui du grand costumier de Radio-Canada condamné la semaine dernière.

« La création à base d’archives vient stimuler un milieu, comment dire, plus institutionnel, dit le professeur Lemay, qui forme les gardiens de la mémoire. En même temps, il faut donner à ce milieu des moyens pour prendre ce virage. Ça prend des ressources. C’est bien connu que le milieu des archives est sous-financé dans le monde culturel. »