La perspective allemande tend à s’élargir

Des réservistes allemands transportés vers le front au cours de la Première Guerre mondiale
Photo: Archives Associated Press Des réservistes allemands transportés vers le front au cours de la Première Guerre mondiale

L’entrevue durait depuis quelques minutes, dans une salle du Goethe Institut à Montréal, quand la collègue s’est pointée pour tirer le portrait de l’interviewé. Les présentations d’usage ont suivi. Voici le professeur Jörn Leonhard, de l’Université de Fribourg, historien de la Première Guerre mondiale. Voici Annik de Carufel, photographe au Devoir, surnommée Mata Hari…

« Wow ! J’ai un chapitre entier sur Mata Hari dans mon livre, a enchaîné le savant allemand, après les salutations. Elle est exécutée comme espionne en 1917 parce que le gouvernement français veut en faire l’exemple du danger féminin. Elle est abattue comme symbole d’une menace féminine, comme avertissement aux Françaises. C’est aussi une réponse à l’exécution d’Édith Cavell par les Allemands. »

Ce livre, son livre, c’est Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkriegs, paru à Munich chez C.H. Beck. Cette « boîte de Pandore » n’est pas encore traduite, ni en anglais ni en français, contrairement aux Somnambules, maître ouvrage sur le même sujet de l’Australien Christopher Clark.

« Le livre de Christopher, que je connais bien, traite des causes de la guerre. Mon propre travail propose plutôt une histoire générale du conflit. Je voulais aussi m’éloigner des perspectives nationales qui dominent l’historiographie et plus particulièrement des perspectives allemandes, françaises et britanniques qui priment les autres. »

Sa formation à Heidelberg et à Oxford, comme comparativiste, spécialiste du libéralisme, de l’impérialisme et du nationalisme européens au XIXe siècle, l’aide à s’extirper des points de vue par trop réducteurs. « Le regard posé sur cette période se concentre trop souvent sur le front ouest en oubliant la perspective mondiale, dit Herr Leonhard. Je me suis intéressé à la signification du conflit à l’Est, en Afrique, en Asie, dans les dominions britanniques. J’ai voulu développer sérieusement cette idée d’une guerre totale, mondiale. »

Il fournit alors l’exemple de Verdun. Dans deux ans, les commémorations internationales se concentreront assurément sur cette épouvantable bataille alors que, dans les faits, à la même période, plus de soldats ont perdu la vie en Galicie, région orientale tampon. Ces morts ont pour ainsi dire disparu de la mémoire collective avec la chute des empires.

Une guerre de Trente Ans

Cette dénationalisation du regard semble d’autant plus nécessaire (et paradoxale) par rapport à un événement-monument en partie causé par le nationalisme. « En Allemagne, 2014 marque aussi un tournant parce qu’une nouvelle génération d’historiens s’éloigne du débat sur la culpabilité allemande qui a tant occupé les générations précédentes, enchaîne le professeur, né en 1967. Pour moi, comme pour d’autres plus jeunes historiens, cette question de la culpabilité a été évacuée il y a plusieurs années déjà. »

Tout de même, la commémoration du conflit ne semble pas prendre là-bas l’ampleur observée en Angleterre, en France ou ici. Un seul musée national de Berlin propose une grande exposition. Les éditeurs germanophones sont entrés dans la ronde mémorielle sans trop y croire.

« Ils ont eu tort et ont été surpris comme tout le monde, tranche le professeur. Il n’y a qu’une seule expo d’envergure nationale à Berlin, c’est vrai. Mais il y a aussi plus de 300 expositions régionales et locales partout en Allemagne. »

Lui-même va donner quelque 130 conférences sur le sujet pendant l’année universitaire. Il était à Montréal pour en prononcer une au Musée des beaux-arts, dans le cadre de l’exposition De Van Gogh à Kandinsky.

« Il faut aussi distinguer la perception officielle de l’intérêt populaire. En janvier, un fonctionnaire de la chancellerie m’a téléphoné de Berlin pour me demander pourquoi cette guerre était si importante pour les Anglais et les Français alors que les Allemands pensent plutôt à la Deuxième Guerre mondiale, à l’intégration européenne, etc. J’ai répondu que, pour les Anglais, les Français, mais aussi les Canadiens ou les Australiens, 1914 marque un tournant du XXe siècle. »

Pour les Allemands, l’Apocalypse 1.0 est plutôt conceptualisée comme la première des deux guerres mondiales. Pour eux, le Troisième Reich et la Shoah démarquent radicalement un avant et un après, un point de rupture dans la trame sociohistorique.

« Dans un sens, l’Allemagne voit cette période comme une nouvelle guerre de Trente Ans [1618-1648], née en Allemagne. Mais la commémoration commence à modifier la perspective. La grande surprise vient de là d’ailleurs. Tout le monde pensait que l’affaire serait réglée avec quelques cérémonies cet été. Au contraire, un tas de questions ont surgi, non seulement autour de la continuité de 1914 à 1933, de la genèse d’Hitler ou du mythe du coup de poignard dans le dos. Maintenant, beaucoup d’Allemands découvrent que la Première Guerre est bien plus qu’un simple prélude à la Deuxième. »

Une jambe de bois

Le professeur souligne aussi l’importance de la redécouverte de la tragédie pour les familles, les gens ordinaires, par-delà les versions officielles et les raisons d’État, ce qu’on peut appeler la politique de la mémoire. Les pertes humaines du conflit frisent les vingt millions de morts, auxquels on peut lier la vingtaine de millions de victimes de la pandémie de grippe étendue par les mouvements de troupes en 1918.

L’Histoire (avec une grande hache…) s’abat sur le vulgum pecus, qui en fait toujours les frais. La famille Leonhard a été marquée profondément par le conflit. Son grand-père a fait la Grande Guerre. Il a ensuite épousé la veuve de son frère, mort au combat.

« Des histoires semblables ont touché des dizaines de milliers de familles dans le monde, en Allemagne, en Russie, en France. Des associations regroupaient des couples ainsi formés. Je n’ai donc pas écrit une histoire concentrée autour des dirigeants, politiques ou militaires. Je propose un récit expérientiel qui inclut les enfants, les adolescents, les femmes, etc. C’est une perspective beaucoup plus panoramique, qui parle des effets de la guerre sur les peuples et les individus. »

Jörn Leonhard raconte qu’après une conférence prononcée dans une petite ville en Bavière, en septembre, deux soeurs octogénaires sont venues le saluer et lui ont demandé de les accompagner à leur voiture. Dans le coffre, elles avaient apporté une prothèse ancienne, une jambe artificielle en bois qu’elles conservent dans leur salon depuis la mort du vétéran dans les années 1960.

« Elles voulaient me dire que, peu importent les versions et les interprétations de cette guerre, cet artefact concentrait ce que le conflit avait signifié pour leur père et sa famille. Le vieux soldat avait gravé dans le bois les noms des batailles auxquelles il avait participé avant de perdre sa jambe. C’était de l’histoire en concentré, un monument personnel… »

3 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 29 octobre 2014 07 h 58

    Prise de conscience planétaire.

    C'est Louis-Ferdinant Céline qui,dans ma vingtaine,m'amena dans le champs de bataille de la Première guerre mondiale par le "Voyage au bout de la nuit".
    Puis vint Tolstoï et ses deux épais tomes de "La Guerre et la Paix", relus depuis.
    Et en 2014 les "Apocalypses de la Première et Deuxième Guerre mondiale" largement
    diffusées.Que de misères et de souffrances des peuples humains!J'aurai été agréable-
    ment étonné qu'il y ait encore,au jour d'aujourd'hui,des consciences humaines qui
    n'auront pas oublié ces horreurs pour les calculer justement,avec un sain recul médi-
    tatif,afin de nous les jeter en pleine face et en pleine conscience.Bravo et encore bravo pour ces initiatives et les multiples évènements internationaux ravivant cons- tamment les souvenirs et le Souvenir.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 29 octobre 2014 08 h 58

    "Vraiment intéressant!"

    Comme le répète si souvent, chaque matin, "Madmame Bazzo"...

    Vivement la traduction de cet ouvrage! Je serais acheteur, sur-le-champ!

  • Denis Thibault - Abonné 29 octobre 2014 09 h 43

    L'implosion du colonialisme européen

    La guerre ici évoquée peut être considéré comme un fait social total, perspective qui permet la considération de la micro-histoire, celle du peuple, des individus, et celles des États et des nations impliquées, au risque, l'article le montre bien, d'oublier les pertes humaines et matérielles plus importantes sur des fronts oubliés. Et si la signification de cette guerre ne devait pas se chercher davantage du côté des conséquences pour les anciennes puissances coloniales des avancées de la révolution industrielle, de l'émancipation économique des anciennes colonies par devers l'ancienne métropole, dopée par la montée en puissance non plus des nations, mais des corporations industrielles sur l'échiquier politique? L'effondrement de l'Empire Austro-Hongrois, la neutralisation du pan-arabisme, la tutéralisation de l'Afrique et de l'Asie, c'est un peu l'échec du modèle économique colonial auquel se substitue l'instauration d'un modèle économique capitaliste tel que pratiqué par la nouvelle force montante, les États-Unis, dont l'entrée en guerre tardive annonce déjà les intérêts hégémoniques. La crise de 1929 et sa résolution annoncaient ce qui allait suivre. En ce sens, la guerre mondiale aura duré trente ans et il se pourrait que l'enjeu principal en ait été et en soit toujours l'accès aux sources d'énergie.