Ce qu’a bu l’âne au quai

En bloc, les médias français n’ont pas cru bon de couvrir la visite du président de l’Équateur, Rafael Correa, à Paris (notre photo), rappelle le documentariste Pierre Carles.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse En bloc, les médias français n’ont pas cru bon de couvrir la visite du président de l’Équateur, Rafael Correa, à Paris (notre photo), rappelle le documentariste Pierre Carles.

C’est l’histoire vraie mais méconnue du président de l’Équateur Rafael Correa qui se rend en visite officielle à Paris en novembre 2013. Économiste et universitaire formé en Belgique, parlant français, il prononce une conférence à la Sorbonne pour expliquer les politiques de gauche de son gouvernement, un programme combinant le refus des politiques d’austérité du Fonds monétaire international (FMI) et un plan d’investissements dans les infrastructures, la santé, l’éducation. Les réformes soutenues par une rente pétrolière ont abaissé le taux de chômage à 4 %.

« Je voudrais vous parler de la crise européenne et de l’empire du capital, dit le président Correa devant la docte assemblée. Nous, Latino-Américains, sommes experts en crise, pas que nous soyons plus intelligents que les autres, mais parce que nous les avons toutes subies et que nous nous y sommes pris terriblement mal pour les affronter, et ce, parce qu’on agissait toujours en fonction du capital. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ce que vit l’Europe en ce moment, c’est du déjà-vu. L’Amérique latine a déjà souffert une longue crise de la dette et je crains que l’Europe soit en train de commettre les mêmes erreurs. »

Le premier volet du documentaire Opération Correa, intitulé Les ânes ont soif, s’ouvre sur des extraits de cette conférence pour vite poser des questions obstinées, centrales et fondamentales : mais pourquoi donc les médias français n’ont-ils rien dit à ce sujet ? Pourquoi la tournée du président n’a-t-elle pas été couverte alors qu’il portait un message original sur la crise dans un pays réputé au bord du gouffre ? Pourquoi le panurgisme médiatique fait-il encore et toujours s’abreuver à la même source ?

Un trublion


« À l’origine de ce documentaire, il y a une commande du Monde diplomatique qui voulait une vidéo de promotion pour savoir pourquoi il n’était jamais cité dans les revues de presse radiophoniques françaises, pourquoi ses experts journalistes ne sont que très rarement invités sur les plateaux de télévision, explique le documentariste Pierre Carles, joint en France. Nous avons vite compris que c’est l’orientation politique du journal qui pose problème aux grands médias. Ils ne supportent pas un point de vue qui sorte de l’orthodoxie néolibérale, pour le dire vite. Pendant cette enquête, Le Monde diplomatique a publié la conférence du président Correa à la Sorbonne. J’ai constaté qu’aucun média n’avait parlé de cette conférence. J’ai donc décidé encore une fois d’aller questionner le travail médiatique. »

Trouble-fête de première classe, Pierre Carles se spécialise dans la dénonciation du fonctionnement des médias dominants. Militant et provocateur, un brin justicier, c’est une sorte de Michael Moore gaulois, monomaniaque, obsédé par l’idée que les médias reproduisent l’ordre et boudent la subversion.

Ramage et plumage

On lui doit notamment Hollande, DSK, etc. sur la couverture mainstream de la dernière campagne présidentielle française. Le documentaire est sorti en ligne seulement, comme Les ânes ont soif.

D’une fois à l’autre, la mécanique démonstrative actionne les mêmes rouages en confrontant les dirigeants des médias, surtout des hommes que le documentariste appâte avec des collaboratrices, souvent belges.

« Ces grands fauves, ces mâles dominants, même s’il y a quelques femmes dans le film, aiment bien recevoir de jeunes journalistes qui leur flattent l’ego en leur disant qu’ils sont formidables et qu’en Belgique on les admire. C’est comme dans les fables de La Fontaine : ils laissent tomber le fromage. »

Le ramage va dans tous les sens, jusqu’à cette formule d’Ivan Levaï qui fournit son titre à l’enquête. Responsable d’une revue de presse sur France Inter, il évoque la paresse supposée des citoyens en lançant : « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif »

Le silence d’un côté, le tintamarre de l’autre. Hi-han ! Faut-il pour autant parler de complot ? Ou en tout cas d’une illustration idéale typique des théories chomskiennes du formatage des opinions par les médias ?

« Il n’y a pas de complot, répond le journaliste critique du journalisme. Simplement, les responsables de l’information, en France en tout cas, sont formés dans les mêmes écoles, ont la même manière de penser, sont gagnés par les mêmes solutions, protègent le système et ne veulent pas que ça change. Les politiques d’austérité leur conviennent parfaitement. Un deuxième facteur se rapporte à ce qu’on pourrait appeler du néocolonialisme journalistique : les médias européens regardent de haut les Latino-Américains. »

On connaît et subi la double rengaine ici aussi. Dans le documentaire, un des chefs du magazine Le Point, Christophe Barbier, cite un autre cas de l’Amérique : « Le premier ministre du Québec est venu et on ne lui a donné la parole nulle part », dit-il pour justifier qu’on n’ait pas plus parlé du président Correa.

En fait, étonnamment, Le Figaro, réputé fiscalement conservateur, demeure le seul grand quotidien français à s’être intéressé à la visite de l’Équatorien contre « le capital ». Son journaliste économique, interviewé, dit très franchement qu’il s’adresse à des investisseurs et que l’Équateur offre de très belles occasions à saisir…

Payer la tournée

Le documentaire Les ânes ont soif vient d’apparaître sur le site vp-productions.fr. « Nous ne voulions pas faire affaire avec YouTube, dit son réalisateur. Nous ne voulions pas être hébergés par une multinationale : nous sommes cohérents. » Le visionnement est gratuit. « On fera une tournée quand le film sera achevé en 2017, ajoute Pierre Carles. Nous n’avons que 45 minutes qui ont été financées par mon équipe avec très peu d’argent. Pour le second volet, qui implique un tournage en Équateur, nous avons lancé une campagne de financement qui va très bien. » En deux semaines, la proposition a réuni plus de 20 000 $, plus de la moitié de la somme recherchée.