Entre panique et déséquilibre: la couverture de l’épidémie d’Ebola

Dans la crise de l’Ebola, la surabondance d’informations embrouille au lieu d’éclairer.
Photo: Mike Stone Agence France-Presse Dans la crise de l’Ebola, la surabondance d’informations embrouille au lieu d’éclairer.

La peur est une bien mauvaise égérie. Deux personnes sur trois (69 %) sondées la semaine dernière par la maison Rutgers-Eagleton au New Jersey s’inquiétaient de la possibilité de voir l’épidémie d’Ebola s’étendre aux États-Unis. En même temps, ceux qui affirmaient suivre le plus les nouvelles sur le grave sujet se révélaient les moins aptes à fournir des informations justes sur la terrible maladie.

Le sondeur David Redlawsk n’a pas hésité à blâmer les médias, ou en tout cas une certaine couverture médiatique, pour cette paradoxale situation où la surabondance d’informations embrouille au lieu d’éclairer.

« Le ton des reportages semble amplifier la peur au lieu d’améliorer la compréhension, a-t-il déclaré à NJ.com. Il suffit de se tourner vers la télé pour saisir l’hystérie des commentateurs des médias. C’est vraiment étendu d’un bout à l’autre. Les bandeaux au bas des écrans ne parlent que de peur. Mais dans toute cette peur et tous ces commentaires, il y a bien peu d’informations. »

La routine habituelle, quoi. Nous y revoici donc. L’histoire hoquette, encore. Les mêmes dérives alarmistes ont été observées autour des risques de la grippe H1N1, plus contagieuse, mais moins mortelle. Les médias carburent au catastrophisme, et la fièvre Ebola fournit la catastrophe parfaite, digne du film et du livre de zombies World War Z.

« Le phénomène de l’Ebola, c’est un phénomène de peur filtré et déformé par les médias, encore plus aux États-Unis, mais ici aussi, au Canada »,dit Patrick Robitaille, chercheur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire de l’UQAM et travailleur humanitaire. « Les cas découverts au Texas ont augmenté la panique jusqu’à une couverture sensationnaliste. »

La mauvaise graine

M. Robitaille a réalisé une quinzaine de missions pour Médecins sans frontières, Care et la Croix-Rouge. Il a déposé en 2009 un mémoire de maîtrise en sciences politiques sur l’impact des médias dans l’implication gouvernementale canadienne en cas de catastrophe naturelle étrangère.

« Ceux qui font des choix politiques sont influencés par le filtre et la distorsion médiatiques, dit-il. La crise de l’Ebola le montre encore. La distorsion des médias fait faire des choix qui ne sont pas bien éclairés. L’accent est mis sur les cas apparus aux États-Unis et l’intérêt se porte de ce côté alors que, dans les faits, on parle d’une épidémie présente dans trois pays africains. C’est là qu’on a besoin de ressources. C’est là qu’il faut intervenir. Je dirais même que la peur stimulée par les médias freine les interventions nécessaires dans les régions qui ont le plus besoin d’aide. »

On peut oser un parallèle avec les assassinats récents d’Occidentaux par le groupe État islamique. Des milliers de Syriens, de Kurdes ou d’Irakiens ont été torturés, égorgés, empalés et crucifiés avant que la décapitation d’une poignée d’Occidentaux ne stimule l’intervention d’une coalition internationale dans le conflit. « Ce qu’on appelle le terrorisme est basé sur la peur, et les médias sont des vecteurs de cette peur, ajoute Patrick Robitaille. Il faut être conscient de l’impact des médias. Il faut être plus factuel, plus rationnel. »

Ashish K. Jha, professeur de médecine à l’Université Harvard, ne fait que ça, observer froidement les faits épidémiologiques. « Le danger réel [de l’Ebola] pour l’Amérique est très, très, très petit, a dit le spécialiste en santé publique au Washington Post. Pour moi, le vrai problème, c’est que la maladie continue de s’étendre en Afrique de l’Ouest. […] Dans un monde idéal, au lieu de la peur, on verrait s’étendre une volonté d’éradiquer l’Ebola dans cette partie du monde. »

Le bon grain

Il ne faut pas tout mélanger, évidemment. Sans être « idéale », la couverture de Radio-Canada demeure appréciable. Le média public a dépêché sa journaliste Sophie Langlois en Guinée pour du travail de terrain. RDI a consacré au sujet une émission spéciale de 24 heures en 60 minutes jeudi dernier.

M. Robitaille refuse tout de même de départager le bon grain de l’ivraie médiatique. « On connaît tous les médias qui font du bon travail, dit le spectateur engagé. Leurs efforts sont très valables. Ce travail requiert beaucoup de ressources et demande de contrer les craintes naturelles tout en évaluant les risques. Le fait de se rendre sur place est un acte courageux, pour les journalistes comme pour les travailleurs humanitaires. »

Il revient finalement sur cette idée du miroir déformant, de la distorsion de la réalité par la couverture médiatique. L’épidémie d’Ebola demeure inquiétante, tragique et misérable, surtout qu’elle frappe encore cette terre de Caïn déjà surchargée de catastrophes aux proportions bibliques.

N’empêche, il en traîne d’autres au fond du noir chaudron des malheurs de l’humanité.

M. Robitaille a effectué sa dernière mission au Soudan harassé d’infortunes. Il a travaillé en Haïti dévasté. Quel média parle encore de cette terre de détresse après que les caméras du monde entier y sont passées en coup de vent à la suite du tremblement de terre dévastateur de 2010 ?

« Il faudrait être plus balancé dans la couverture du monde. Si on veut que le journalisme rapporte correctement ce qui se passe dans le monde, les médias ne devraient pas baser leurs choix sur des situations de peur et de panique qui les amplifient par ailleurs. Il y a certainement des raisons de se poser des questions et de se préparer devant la menace de l’Ebola. Mais il y a un débalancement flagrant dans l’intérêt médiatique qui devrait se tourner vers la couverture de l’épidémie en Afrique de l’Ouest. »

«Pourquoi je pars couvrir l’Ebola»

« Je pars parce que la désinformation, dans cette crise, fait des morts. Je suis convaincue que l’information, la bonne, celle qui éclaire au lieu de faire peur, est capable de faire reculer les chiffres effarants d’une crise sans précédent. Il faut combattre la peur, qui est plus contagieuse que le virus. Je pars aussi parce que les victimes sont des Africains. Au printemps, des centaines de Guinéens, puis des hordes de Libériens et de Sierra-Léonais sont morts. Silence. En juin, l’organisation Médecins sans frontières déclare l’épidémie hors de contrôle. Silence. L’ONG répète son cri d’alarme en juillet. Silence. Il a fallu que des humanitaires blancs soient infectés, en août, pour qu’on commence à s’y intéresser, à s’inquiéter pour notre santé. La semaine dernière, l’Ebola a débarqué en Amérique et on en a parlé davantage que durant les six premiers mois de l’épidémie. Tout le monde a vu le visage de cette première victime de l’Ebola en sol américain. Combien de visages de victimes mortes en Afrique avons-nous vus ? Notre silence et notre inaction nous rattrapent. Si on avait pris cette épidémie au sérieux dès le départ, elle serait déjà maîtrisée. Mais le pire reste à venir. »

Extrait du blogue de Sophie Langlois, correspondante de Radio-Canada, en date du 9 octobre 2014.
4 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 18 octobre 2014 08 h 31

    Comparatif pommes avec pommes.

    «Les mêmes dérives alarmistes ont été observées autour des risques de la grippe H1N1, plus contagieuse, mais moins mortelle.»

    La grippe H1N1 était non seulement moins mortelle que l'Ebola, mais elle était aussi moins mortelle que... la grippe saisonnière. A-t-on déjà fait une telle campagne d'hystérie autour de la grippe saisonnière? Non. Jamais.

    C'est dire l'ampleur de l'hystérie médiatique injustifiée et de la grave dérive de l'OMS dans sa gestion d'une «crise» grippale qui n'en était pas une.

    Les ficelles des compagnies pharmaceutiques furent rendues bien visibles au sein de l'OMS quand on a commencé à s'intéresser au «pourquoi» d'une telle campagne de peur institutionalisée autour de la grippe H1N1 pour promouvoir un vaccin non correctement testé.
    Avec totale décharge des responsabilités légales des compagnies pharmaceutiques dans de somptueux contrats blindés avec les États assez crédules pour être tombés dans le panneau.

    Je rappelle qu'on parlait d'une grippe moins dangereuse que la grippe saisonnière.

    En fait tout ce cafouillage autour de H1N1 avec l'OMS qui criait «au loup!» pendant des mois sous les pressions des compagnies pharmaceutiques, a grandement entaché la crédibilité de l'OMS, ce qui explique en partie au moins la faible mobilisation internationale autour de la présente épidémie d'Ebola.

    L'OMS qui cria «au loup! H1N1» pour rien, faisant gaspiller des milliards et des milliards de dollars aux États, n'arrive pas à se faire entendre maintenant que ça compte pour vrai parce que les gens ne veulent pas se faire voler comme des idiots une nouvelle fois.

    • Denis Vézina - Inscrit 18 octobre 2014 14 h 51

      Bravo à vous. Votre discernement est exemplaire.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 18 octobre 2014 20 h 28

      Le temps d'incubation de trois semaines max, va révéler bientôt ce qui se cache en dessous du pic de l'iceberg...

      Il est illusoire de croire que les mesures en place dans les aéroports (prendre la température) va arrêter la propagation du virus...

      Je ne crains pas pour l'Amérique du nord avec ses capacitées technologiques et moyens financiers...Mais imaginons que le virus atteigne Le Caire ou Mexico-city ou Mumbai ou Rio de Janeiro ou le Bengladesh??? En Arabie Séoudite, c'est le temp du Hadj oû les pélerins du monde entiers s'agglutinent dans une petite surface puis retournent chez eux...

      Je ne crois pas que "Médecins sans frontières" soit alarmiste...Ce temps de latence très long est notre plus grand ennemi et peu de centres sont vraiment préparés...

      La politique et le sensationalisme des Médias, le potentiel de profit pour les cies pharmaceutiques vont toujours faire partie du coctail...Mais le risque d'une pandémie est réel..

  • Sauve stephane - Inscrit 18 octobre 2014 09 h 04

    "La routine habituelle, quoi."

    Félicitation au Devoir pour avoir laissé passer cet article.