Vérité et mensonge

Une mêlée de presse lors de l’arrestation, par l’Unité permanente anticorruption (UPAC), de l’ancien maire de Laval Gilles Vaillancourt, à sa sortie du palais de justice lavallois le 10 mai 2013.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une mêlée de presse lors de l’arrestation, par l’Unité permanente anticorruption (UPAC), de l’ancien maire de Laval Gilles Vaillancourt, à sa sortie du palais de justice lavallois le 10 mai 2013.
Michel Lemay, vice-président des affaires publiques chez Transat A.T., vient de lancer Vortex. La vérité dans le tourbillon de l’information (Québec Amérique). Professionnel de la communication, il négocie avec les médias depuis plus de 25 ans. Ce poste d’observation lui permet maintenant de révéler et de décortiquer de nombreux cas « de dérapages et d’entorses à la vérité ».
 

Pourquoi publiez-vous ce livre sur les fautes des médias?

J’ai 55 ans, j’ai travaillé en communications et en relations publiques toute ma carrière. Je suis donc en relations publiques. Dans mon domaine, on distingue les professionnels du marketing, qui font de la vente, des professionnels des « communications corporatives ».

Je déteste cette expression, mais elle dit ce qu’il faut. J’ai fait beaucoup de communications financières, j’ai fait de la gestion de crise.

Je travaille à protéger et à cultiver la réputation des entreprises, mais pas à augmenter la vente de leurs produits. Je travaille depuis longtemps avec les médias, et parfois contre eux.

Mon travail m’a donné accès à des portraits complets de certaines situations et m’a aussi permis de mesurer l’écart entre ces portraits et les informations diffusées par les journalistes. J’ai donc voulu comprendre pourquoi une partie de l’information que nous livre la presse est fausse.

Quel élément déclencheur a mené à Vortex?

J’étais porte-parole pendant la crise autour du commandant Piché et du vol 236 d’Air Transat, qui avait atterri d’urgence aux Açores, en août 2001. Quand on est porte-parole dans un dossier, la situation est encore pire. On raconte une situation aux journalistes, on prend 15, 20 minutes, et ce qu’on lit dans le journal le lendemain dérape.

Pendant les deux premières semaines de relations de presse autour de l’affaire Piché, j’ai subi un choc en voyant comment l’information pouvait être déformée. Ç’a été un déclencheur pour moi. J’ai lu énormément et je me suis mis à collectionner les erreurs journalistiques en me disant que j’écrirais un livre un jour. J’ai fini par le faire.

Quel est l’objectif de ce livre?

Je me suis rendu compte qu’il existe une énorme littérature sur les erreurs journalistiques aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Un débat existe. Mon objectif modeste, c’est de contribuer à ce que peut-être un débat s’ouvre ici aussi.

Tous les journalistes ne sont pas dans le déni, mais je crois que le public devrait être partie à cet examen.

Le journalisme demeure une « discipline de vérification ». Vous examinez des dizaines d’erreurs plus ou moins volontaires dans votre livre, tirées des médias d’ici et d’ailleurs sur un siècle de production. S’agit-il d’exceptions ? Y a-t-il tant d’erreurs que ça dans les médias?

Je ne quantifie pas dans le livre. Je peux dire, par contre, après 25 ans de travail en communications, que les faits mal rapportés, ce n’est pas l’exception. Je parlerais d’une importante minorité.

Mon intuition, c’est que la règle du 20/80 s’applique. Je crois que la vraie couverture de presse problématique est de l’ordre de 20 %. Pour le reste, les journalistes ont fait de leur mieux pour produire du travail honnête.

Je crois cependant que ce 20 % problématique occupe 80 % de l’espace. Ce sont ces nouvelles mal travaillées qui sont à la une, qu’on discute chez Marie-France Bazzo ou chez Paul Arcand, qui sont répétées. Les autres nouvelles ne sont pas répétées ou lues. C’est mon hypothèse et j’insiste sur ce mot, mais si je ne la sentais pas fondée, je ne me serais pas tapé ce travail.

Vous vous méfiez particulièrement des « exclusivités » que vous décrivez comme des « nouvelles gonflées à l’hélium ».

Si je lis sur l’épidémie de fièvre Ebola en Afrique, la nouvelle est tellement spectaculaire intrinsèquement qu’il n’y a probablement pas trop de souci à se faire sur la vérité des faits.

Quand je vois arriver à la une des trucs exclusifs sur le métro de Montréal qui a été mal construit, je me méfie, je lis entre les lignes et vite je me rends compte de ce qui ne marche pas.

 

Vous en avez aussi contre les sources anonymes. Vous écrivez qu’« avec une source qu’il nomme, le journaliste est un témoin » mais qu’« avec une source qu’il ne nomme pas, le journaliste est un acteur ». Pourquoi?

Je ne suis pas contre les sources anonymes. Je crois que, si on suivait les excellents codes de déontologie des journalistes, il n’y aurait pas de problème. Ce qui me frappe, c’est que les codes sont régulièrement ignorés. Je suis aussi frappé par l’abondance des sources anonymes.

Je n’en démords pas, moi, je suis certain qu’un paquet de sources n’existent pas du tout. Ça me semble évident que certains journalistes inventent des sources. Je rappelle des cas célèbres et récents aux États-Unis et au Canada. On peut bien se mettre la tête dans le sable et penser que ça ne se passe qu’ailleurs.

Il y a aussi le phénomène qui consiste à multiplier la source unique. Dans ce cas, la manchette et le lead disent que « les critiques disent que… », alors que dans l’article, il n’y a visiblement qu’une seule source, anonyme en plus.

On aurait dû titrer que M. Dupont critique telle chose. Mais M. Dupont, ça ne fait pas une nouvelle. Et de multiplier artificiellement l’opinion de M. Dupont, c’est une autre façon d’inventer.

En plus, les rectificatifs sont publiés au compte-gouttes et les sites Internet permettent de modifier les erreurs, souvent sans le signaler. Comment expliquez-vous cette réticence des médias à reconnaître leurs erreurs?

Les médias pratiquent le scrubbing, qui consiste à éliminer les erreurs en ligne, comme si de rien n’était. Le pseudo-scrubbing fait ajouter une note disant que le texte a été modifié, sans préciser comment.

De plus, en général, quand on réussit à faire reconnaître un problème, le média monte au créneau pour défendre son journaliste. Dans la réalité, selon ma perception, les journalistes ne rendent des comptes que très, très rarement.

Ne faut-il pas être plus indulgent dans le contexte des transformations des médias, qui font souvent plus vite avec moins d’effectifs?

Quand je constate qu’un journaliste a délibérément présenté comme vraie une chose qu’il sait ou devrait savoir fausse, je ne peux accepter comme excuse l’heure de tombée ou la concentration de la presse.

L’heure de tombée n’a jamais forcé personne à mentir. La concentration de la presse n’a jamais obligé personne à déformer les faits. Cela dit, je ne nie pas l’existence de ces contraintes.

Quels sont les effets de ces erreurs, mensonges et demi-vérités sur les principaux concernés, les acteurs des nouvelles?

La réputation de beaucoup de gens est en jeu. On ne perçoit pas une énorme empathie de la part des journalistes. Dans le cas du vol 236, les médias ont vite rapporté que, selon des passagers, les agents de bord étaient hystériques. Personne ne leur avait parlé, aux agents, et c’était faux.

La réputation des gens devient de la chair à canon médiatique. Selon moi, dans chaque histoire il y a une réputation en jeu. Je peux comprendre qu’un patron de presse exige des faits divers et du sensationnel pour faire rouler son entreprise. C’est un discours de propriétaire. Quand les journalistes adoptent la même philosophie, j’ai un peu plus de souci.

Finalement, quelles sont vos recommandations pour corriger la situation?

J’ai essayé de ne pas me poser en grand philosophe du journalisme. J’essaie d’être concret. J’essaie aussi d’aider le public à être plus alerte. Je pense qu’une culture des médias laisse penser que les erreurs ne sont pas graves.

Il faut commencer par changer d’attitude et viser plus d’exactitude. Je crois donc que les sources anonymes sont un cancer et je suis pour leur utilisation selon les règles. Je suis aussi pour la vérification et la contre-vérification des faits.

2 commentaires
  • Louis Lapointe - Abonné 4 octobre 2014 10 h 06

    Conseils à un jeune relationniste

    Pour des raisons bien évidentes, on ne paye jamais un repas au restaurant à un journaliste, on l’invite plutôt à venir communiquer son précieux savoir dans le cadre d’un colloque se déroulant dans un environnement enchanteur, comme animateur, conférencier ou panéliste.

    Si, à l’avenir, il souhaite renouveler cette enrichissante expérience, il sera relativement ouvert à tout ce que vous pourriez lui demander d'ici là.

    Une fois que vous aurez établi de solides relations, vous pourrez probablement lui suggérer de judicieux sujets d’articles, d’entrevues ainsi que des questions appropriées à poser.

    Lorsque ce même journaliste vous téléphonera pour vérifier la véracité d’une épineuse histoire concernant votre organisation, vous pourrez vous permettre de lui demander de retenir l’information pendant quelques jours jusqu’à ce qu’une conférence de presse soit organisée ou qu’une entrevue exclusive avec votre patron lui soit accordée.

    Vous aurez alors eu tout le temps nécessaire afin de bien préparer le message qui devra être transmis au grand public.

    Si vous avez le moindrement le sens des communications, et que vous avez bien distribué vos faveurs et considérations futures, vous aurez certainement pu tisser au fil des années un influent réseau au sein des plus importants médias du Québec, et, qui sait, vos contacts privilégiés seront peut-être devenus des éditorialistes, des chroniqueurs vedettes ou des chefs d’antennes.

    Ainsi, vous serez assuré d’être le premier informé de la moindre rumeur circulant au sujet de votre organisation, anodine ou d’importance capitale, vous permettant de bien contrôler le message.

    Pendant que ces journalistes pourront se vanter de jouir d’une source privilégiée au sein de votre organisation, grâce à votre action, cette dernière pourra prétendre être relativement à l’abri des dangers d’une presse trop avides de sujets d’intérêts publics.

    Vous pourrez alors vous glorifier d’avoir bien fait votre travail de relationniste.

  • Jean-Pierre Beaudry - Abonné 5 octobre 2014 02 h 30

    Qu'en penser?

    Un psychanalyste (je n'en suis pas un) vous dirait que toute action ou intervention est primairement motivé par intérêt personel.

    Alors, "Caveat emptor"...