L’ombre d’une ombre

Illustration: Garnotte

Le journalisme est en crise. D’accord, mais quel secteur de notre société ne l’est pas ? « Tout est en crise, note Jean-Philippe Warren, professeur de sociologie à l’Université Concordia, spécialiste de la société québécoise. Tout est en crise : crise d’identité, crise financière, crise de la parentalité, crise de l’État, crise de la religion, crise de la culture. Que l’espace public, ou le journalisme, ou les médias soient aussi en crise n’est pas unique en soi et paraît au contraire bien normal. »

« La société contemporaine carbure à la crise. C’est comme si nous étions dans une immense fournaise et que nous jetions dans le foyer tous les matériaux de sens qu’il nous reste sous la main. Nos parents vivaient d’une ombre, disait le philosophe. Nous vivons de l’ombre d’une ombre. De quoi nos enfants vivront-ils ? »

Ça commence bien. En fait, ça commençait ainsi en réponse écrite à la demande d’entrevue. Au téléphone, le professeur Warren a précisé sa pensée.

Il l’a nuancée en se servant de ses travaux sur Honoré Beaugrand (1848-1906), explorateur du monde, révolutionnaire au Mexique, journalisteà La Nouvelle-Orléans, maire de Montréal et fondateur du journal La Patrie. Jean-Philippe Warren termine une biographie critique sur ce personnage plus grand que nature et un autre livre sur l’histoire des zouaves pontificaux québécois.

« Au fond, l’histoire de l’univers médiatique du Québec se divise en trois grandes périodes, dit-il. Il y a la période politique d’Honoré Beaugrand, puis celle de l’information, et maintenant l’ère que nous découvrons, celle du divertissement. Au premier temps, le journal sert à relayer les idées d’un groupe d’intérêt. Le Devoir est un des derniers fondés sur ce modèle au Québec [en 1910]. »

« Après, au deuxième temps, les médias d’information fournissent des réflexions autour des vastes enjeux de la société. Ils ne relaient plus l’idéologie à laquelle ils doivent adhérer, mais les faits, les nouvelles, les événements qui vont pouvoir nourrir la réflexion des citoyens. La Presse est un bel exemple de cette tendance tout au long du XXe siècle. Elle nous donne les résultats sportifs, l’information sur les voitures, la politique, les vêtements. »

Cette ère de la petite encyclopédie quotidienne s’achève. Au troisième temps de cette valse médiatique, le système éclate et l’infodivertissement l’emporte. « L’infotainment sert à nourrir la curiosité de tout un chacun », dit M. Warren.

L’horloge mécanique

Il fait alors allusion aux deux types de société évoqués par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Le premier, dit de l’horloge mécanique, est constamment remonté avec les mythes, les légendes, les rites, les traditions. Cette société se reproduit lentement à l’identique et peut durer longtemps. Le second type, la société machine à vapeur, fonctionne à la dépense d’énergie. Elle lance dans la fournaise les ressources naturelles et la force de travail, mais aussi la culture.

« Maintenant, dans notre société, on consomme bien plus la part symbolique que la part matérielle des objets. Un parfum, c’est 98 % d’image. Mais pour y arriver, il faut détacher les morceaux du puzzle qui tenait tout ensemble autrefois. Tout est en crise dans notre société parce que plus rien ne tient ensemble. Il n’y a plus de lieu de synthèse. »

Fondamentalement, il n’y a aucun problème à morceler le social, la réalité. Au contraire. Maintenant, la mode peut bien être en crise perpétuelle pour se renouveler sans cesse, alors que les Anciens Romains ont conservé le même costume pendant 1000 ans. L’art ou le sport carburent tout autant à la nouveauté.

Seulement, comme le dit le professeur, certains domaines devraient être protégés de cette sape incessante : le champ scientifique, le champ politique et le champ médiatique. Or, à l’évidence, les trois passent aussi de plus en plus à la fournaise.

L’âge d’or des médias

« Une science qui abandonnerait le lieu de sa synthèse serait mort-née. Des parties de la science sont abandonnées quand des sciences sociales acceptent le modèle où tout est récit et narration, chacun choisissant à la carte l’histoire qui lui convient, par exemple. Le lieu de synthèse du politique, c’est le Parlement, devenu une foire d’empoigne. Désormais, le lieu de synthèse du politique est donc au cabinet, avec le premier ministre qui agit comme un monarque. »

Et le champ médiatique ? Autrefois, dit le sociologue, pendant le XXe siècle, il proposait aussi une synthèse en offrant chaque jour un résumé des faits, une arène au débat public et un lieu d’arbitrage des conflits en société.

« C’est cette fonction moderne de lieu de synthèse de l’information utile en société qui fout le camp, d’où la grande crainte. Le champ médiatique ne peut plus jouer ce rôle. Notamment pour des raisons quantitatives. Nous n’avons jamais été aussi bombardés d’information dans le monde. Les médias n’ont donc jamais été aussi florissants. Il n’y a pas de crise, pourrait-on dire : au contraire, c’est l’âge d’or des médias. Je lisais récemment qu’il y a 640 chaînes de télévision en Inde, avec quelque chose comme 70 réseaux d’information. Les revues aussi abondent. »

 

La profusion des commentaires

D’où, par exemple, la suspicion à l’endroit des médias qui perpétuent la volonté de synthèse, comme Le Devoir, accusé d’être rétrograde, conservateur, « voire un peu totalitaire ».

D’où aussi la profusion des commentaires, livrés par les journalistes et d’autres professionnels des communications médiatisées. « Il faut nourrir le monstre ! Et on le nourrit avec la réverbération du monde, du bruit, des paroles, n’importe quoi. »

D’où finalement l’idée que les journalistes n’occupent pas trop de place dans les commentaires en faisant de l’ombre aux intellos.

« Les intellos n’ont jamais occupé autant de place dans les médias, conclut le professeur interviewé par un média sur les médias. Mais on ne leur demande plus d’être des porteurs de synthèse ou de faits avérés : on leur demande d’être des commentateurs, comme on le demande aux journalistes. Je viens d’être invité à l’émission Deux filles le matin pour parler de la situation dans les régions. Ce n’est pas mon domaine. Moi, dans les années 70, tout sociologue du Québec que je suis, je n’aurais jamais pu faire des émissions comme Bazzo.tv. On n’a jamais vu Fernand Dumont faire ça. Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait que trois chaînes de télé à cette époque révolue. »

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