Les balises de l’information cruelle

Pierre Tourangeau croit important que les médias adoptent des normes pour éviter les dangers de manipulation de l’information, comme lorsqu’il est question du groupe État islamique.
Photo: Chris Bergeron Radio-Canada Pierre Tourangeau croit important que les médias adoptent des normes pour éviter les dangers de manipulation de l’information, comme lorsqu’il est question du groupe État islamique.
Pierre Tourangeau est l’ombudsman de Radio-Canada. Il répond aux questions sur les normes journalistiques qui balisent le traitement des informations cruelles en provenance du Moyen-Orient.
 

Des médias modifient l’appellation État islamique (EI). Comme ce n’est pas un État, Radio-Canada préfère parler de groupe armé État islamique. Le Devoir opte pour groupe État islamique, comme l’AFP. De même, plusieurs médias refusent maintenant de qualifier des groupes belligérants de terroristes. Qu’en pensez-vous ?

Je trouve cette décision très correcte. Dans le cas du conflit entre Israël et le Hamas, j’ai reçu des plaintes du même niveau. On reprochait à nos journalistes de parler de combattants plutôt que de terroristes alors que le Hamas est une organisation reconnue comme terroriste par le Canada. Oui, c’est vrai, mais ce sont aussi des gens qui détiennent de facto le pouvoir, qui administrent une région, à leur façon, bien sûr, qui ont aussi des combattants. J’ai comme politique générale de ne pas qualifier les gens en posant un jugement de valeur.

Que pensez-vous de la décision de plusieurs médias de limiter la diffusion de certaines images montrant la décapitation d’otages par le groupe EI ?

Les directeurs de l’information sont confrontés tous les jours à ce genre de décision, mais pas nécessairement dans des circonstances aussi dramatiques. Il y a aussi des règles du CRTC sur la diffusion de certaines images à certaines heures par exemple. En ce qui concerne les normes et pratiques journalistiques, on demande beaucoup aux journalistes d’utiliser leur jugement sur les images à utiliser. Évidemment, c’est toujours sujet à interprétation. Quand on pense aux images de décapitation, je crois qu’il faut montrer. Ça fait partie de l’information. Mais je crois inutile de montrer l’acte. Il faut aussi éviter de tomber dans la propagande, d’être instrumentalisé.

Ces combattants savent très bien manipuler l’information. Ils cherchent aussi à faire réagir les gouvernements occidentaux et ils y réussissent très bien en ce moment. Que peuvent faire les médias pour ne pas être manipulés dans ce contexte ?

Oui, il y a danger de manipulation, mais c’est exactement pour cette raison que nous avons des normes. À Radio-Canada, dans les principes, il est dit qu’il faut servir le public et préserver notre indépendance. Donc il faut être indépendant des lobbys, des pouvoirs politiques ou militaires. Il faut faire la part des choses. On vit dans une société de droit où la liberté d’expression est garantie. Une de nos grandes responsabilités en tant que journalistes nous demande de définir ce qu’est l’intérêt public. La compréhension peut varier selon que l’on travaille à Radio-Canada, au Journal de Montréal ou ailleurs.

Comment se définit l’intérêt public pour Radio-Canada dans le présent contexte de guerre des communications ?

Je pense qu’on a affaire à des gens qui manipulent très bien la communication. D’ailleurs, le Pentagone n’est pas piqué des vers non plus en cette matière. Les militaires ont quelques communicateurs à leur service. On l’a vu durant l’ère Bush : ces professionnels savent très bien faire passer des vessies pour des lanternes. Encore une fois, je pense que le meilleur rempart contre ces manipulations, pour Radio-Canada, vient des normes déontologiques.

Avez-vous reçu des plaintes pour le traitement de l’information au sujet des récents assassinats d’otages par le groupe EI ?

Pas cette fois. J’ai déjà eu des plaintes au sujet de la diffusion d’images fortes à certaines heures. J’ai averti qu’il fallait au moins diffuser des mises en garde. Quand l’auditoire est en train de souper, en regardant les nouvelles, ce n’est pas le temps de diffuser des scènes de mies à mort par lynchage de Kadhafi, comme c’est déjà arrivé. Les questions se sont posées avec l’exécution du journaliste Daniel Pearl. Il y a plus longtemps, quand les rebelles coupaient des mains au Libéria, on a vu des scènes épouvantables, tournées par nos propres équipes d’ailleurs. J’ai en fait surtout reçu des plaintes de parents qui ne veulent pas que leurs enfants soient confrontés à des scènes de violence. Oui, j’abonde. Il faut être prudent. Il faut faire des mises en garde. Il ne faut pas être voyeur. En même temps, on ne peut pas préserver les gens de la réalité. Il faut aussi que les enfants sachent qu’il y a des guerres et que ces choses se passent. Je ne me substitue pas à l’autorité parentale. Je dis seulement qu’on ne peut pas cacher la vérité complètement.

3 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 29 septembre 2014 08 h 24

    Les religions sont inutiles

    Quand on voit ou qu'on entend les actes de démence que pratiquent certaines religions, on ne peut que désirer que les religions disparaissent de notre planète que seule la morale universelle guide les peuples. Depuis que je me suis libérée de la religion catholique, je me sens libre comme l'air. Je souhaite ce bonheur à tout le monde.

  • Betty Larose - Inscrit 29 septembre 2014 11 h 27

    Comment en parler ?

    La solution, monsieur Tourangeau, serait peut-être d'en parler le moins possible ! Sans cacher les informations pertinentes aux autorités qu'elles concernent, je crois qu'on pourrait réduire l'utilisation d'images et de discours chocs qui ne font rien de mieux que d'alimenter un climat de peur, de haine et de guerre. La paix, on devrait la retrouver d'abord à l'intérieur de soi.

  • Christophe De La Durantaye - Inscrit 29 septembre 2014 13 h 01

    Baillargeon: « Que pensez-vous de la décision de plusieurs médias de limiter la diffusion de certaines images montrant la décapitation d’otages par le groupe EI? »

    Tourangeau: « Quand on pense aux images de décapitation, je crois qu’il faut montrer. Ça fait partie de l’information. Mais je crois inutile de montrer l’acte. »

    Qu'est-ce que je n'ai pas compris ici?

    Sans l'horreur visuelle, la glorification de l'extrémisme reprochée aux médias devient plus acceptable, c'est ça? (aussi appelé droit à *une* information, prétendument sacro-saint). Il y a une demande, voici l'offre.