La guerre de l’information

Censure dans le journal anarchiste français «Ce qu'il faut dire» du 18 avril 1916
Photo: Wikimedia CC Censure dans le journal anarchiste français «Ce qu'il faut dire» du 18 avril 1916

À guerre totale, système d’information complet. Tous les belligérants de la Première Guerre mondiale, y compris le Canada, auront recours à la censure et la propagande, les deux rouages d’une même machine à contrôler la nouvelle.

La Grande Bretagne adopte le Defence of the Realm Act (DORA) le 8 août, quatre jours après l’entrée en guerre. La loi ratisse large en contrôlant la vente de certains produits (dont les jumelles), l’ouverture des commerces (les pubs n’ouvrent plus que de midi à 15 h et de 18 h 30 à 21 h 30) et les informations « susceptibles de susciter du mécontentement ou d’alarmer les forces de sa majesté ou la population ».

L’Allemagne étend aussi la censure à tous les moyens de communications dont le courrier personnel. Il faudra tout de même une année pour mettre en place un système complet, le Kriegspresseamt dirigé par le ministère de la Guerre. Le bureau collige les informations et en supprime d’autres.

La France se rallie à l’idée de l’« union sacrée » face à l’ennemi et la presse se joint illico au mouvement de solidarité et d’enthousiasme patriotique. Tous les médias acceptent le principe de la censure, peu importe leur obédience. Les associations de journalistes ne font pas plus obstruction à la pratique jugée nécessaire.

Le gouvernement d’union nationale peut s’appuyer sur deux lois. La première, datée de 1849, concerne l’état de siège et ses nécessités. La seconde, toute fraîche, votée le 5 août 1914, dès le début des hostilités, porte sur les « indiscrétions de presse en temps de guerre ». Cet état d’exception ne sera levé qu’en octobre 1919.

Pécher par omission

Mais que cache-t-on ? Les journaux ont le droit de critiquer le gouvernement et la conduite des opérations. Par contre, les publications doivent dissimuler des données jugées stratégiques sur la conduite de la guerre. L’interdit vise aussi les opinions ou les réalités jugées déprimantes et démoralisantes, par exemple au sujet des mauvaises décisions tactiques ou des horribles conséquences des combats. En Allemagne, la presse ne pourra parler des mouvements pacifistes. En France, les troubles, les révoltes et les grèves de 1917 seront cachés à la population.

La censure et la propagande avancent en cordée. Les deux cherchent à mobiliser la nation dans la guerre totale, assurent la continuité de la politique de communication de l’État.

En France, le contrôle se fait par des commissions spéciales guidées par des consignes générales fournies surtout par le cabinet du ministre de la Guerre qui va en émettre plus de 1100 pendant le conflit. Les balises vont et viennent, en fonction des campagnes militaires. Le bourrage de crâne généralisé semble d’ailleurs plus actif au début du conflit et à la fin de la guerre. Au total, plus de 400 censeurs, dont 150 permanents, vont travailler au Bureau de la presse.

En plus, comme les journalistes peuvent difficilement mener leur propre enquête, les États majors distribuent des communiqués officiels, des textes souvent trafiqués et bourrés de mensonges ou de demi-vérités. L’armée française émet trois de ces communiqués par jour. L’Allemagne en émet tout autant et introduit des rencontres entre militaires, députés et journalistes trois fois par semaine au Reichtag.

La police de l’info se charge aussi de contrôler les autres formes de diffusion. À Paris trois agents jugent et punissent les spectacles de cabaret ou de music-hall en révisant les livrets de chansons et les dialogues de sketchs.

Toutes les formes de communications sont finalement expurgées. Un secteur s’occupe uniquement des télégrammes. La poste est ouverte, lue et caviardée. En octobre 1916, la censure militaire de la XIIe armée détruit 10 000 lettres en deux semaines. À la fin de la guerre, les examinateurs ouvrent jusqu’à 180 000 lettres par jours en France. Une peccadille par rapport aux millions de courriels et de messages dématérialisés maintenant passés quotidiennement en revue dans le monde par les services secrets…

Poilus et bobards

L’armée contrôle aussi la presse mise en circulation dans les tranchées. Les soldats ne sont pas dupes. Ils parlent des « bobards » qu’on leur refile et ne se reconnaissent pas dans les portraits d’eux et du conflit.

La guerre ne va pas que faire des victimes du côté de la liberté et de la vérité. Les travailleurs de l’information sont aussi décimés par les combats. Le papier manque. Le lectorat fond, même si la population demeure avide d’information. L’Humanité, journal de Jean Jaurès assassiné pour son pacifisme militant, tire à 115 000 exemplaires en juillet et à 50 000 en décembre 1914. La presse régionale française ne se remettra d’ailleurs pas vraiment de cette période sombre. Son âge d’or appartient à la Belle époque.

Pour protester, les journaux laissent souvent en blanc les espaces arrachés des morasses par les autorités. Beaucoup d’informations passent à travers les mailles du filet serré. Une étude française a établi qu’en région toulousaine le tiers des interdits ne sont pas suivis par les publications. Le système total n’est donc pas totalitaire.

Le Devoir et la censure

La loi sur les mesures de guerre adoptée le 18 août 1914 par Ottawa prévoit la possibilité de censurer la presse. Dans les faits, il faudra attendre une année avant qu’un arrêté ministériel établisse et balise la pratique, en partie à cause du Devoir. Fidèle à son idéologie nationaliste canadienne qui refuse la participation obligatoire du Dominion au conflit dans lequel s’est engagé l’empire britannique, le journal d’Henri Bourassa multiplie les prises de position contre l’enrôlement depuis le début du conflit. Le 10 juin 1915 un arrêté stipule donc qu’à l’avenir les articles, livres et autres imprimés devront préalablement être approuvés par un censeur avant de paraître. Les fautifs risquent deux ans de prison et 5000 $ d’amende.

Dans les faits, le gouvernement sera très indulgent, faisant preuve de ce qu’un historien a appelé une « douceur énigmatique ». Le Devoir va fortement critiquer le gouvernement tout en affichant un nationalisme canadien indéfectible, encore plus pendant la crise de la conscription de 1917, sans toutefois publier des renseignements susceptibles de mettre en danger des soldats canadiens.

Le Devoir