De la censure à la «sensure»

Portrait non daté du journaliste français Albert Londres
Photo: Agence France-Presse Portrait non daté du journaliste français Albert Londres

Le Français Albert Londres a tout juste 30ans quand éclate la guerre. Il a déjà publié quatre recueils de poésie et fait jouer une pièce de théâtre. Il travaille au prestigieux quotidien parisien Le Matin, où il couvre le Parlement. La mobilisation ne le concerne pas, puisqu’il a été réformé en 1906 pour des raisons médicales.

En septembre 1914, après la première bataille de la Marne (du 5 au 12 septembre), son journal le dépêche avec un photographe pour couvrir une nouvelle offensive allemande. Les journalistes profitent de la désorganisation pour s’approcher de Reims, lieu du sacre des rois de France depuis un millénaire.

« Ce jour-là, Albert Londres devient véritablement un journaliste, écrit Pierre Assouline dans sa biographie du grand reporter. Il passe la nuit à regarder ce spectacle dantesque, de toute son âme. Un obus tombe sur la toiture. Londres note l’heure exacte tandis que Moreau prend un cliché. L’aube est pour bientôt. Il est urgent de rentrer. Un reportage qui n’est pas transmis à temps n’existe pas. »

Le texte sur la cathédrale Notre-Dame, écrit dans le train du retour, paraît le lendemain, à la une. « C’était la moins abîmée de France, écrit le poète reporter. Rien que pour elle, on se serait fait catholique. »

Le reste, dans ce style lyrique et enlevé, non dénué de patriotisme, décrit le bombardement, les ajustements de l’artillerie et puis l’irréparable.

« Nous n’avons plus compté les coups. Ils tombaient sans relâche. Nous avons quitté le porche et sommes allés dans la rue, en face à cent mètres. Nous regardions la cathédrale. Dix minutes après, nous vîmes tomber la première pierre. C’était le 19 septembre 1914, à 7 h 25 du matin. »

 

Rôle et contrôle

C’était donc il y a tout juste 100 ans. Albert Londres, comme les autres reporters, ne pourra plus exercer aussi librement son métier pendant la Grande Guerre. Les armées vont vite mettre en place un système cadenassé de contrôle de l’information, des journaux comme des lettres privées.

« La Première Guerre mondiale représente le début d’un système organisé de contrôle de l’information », expliqueAimé-Jules Bizimana, professeur à l’Université du Québec en Outaouais. Ses recherches portent sur les enjeux de la communication en temps de guerre. Il vient de publier Le dispositif embedding. Surveillance et intégration des journalistes en Irak (PUQ).

« Il y a des précédents de censure, pendant la guerre de Sécession, par exemple. Mais là on met en place un système assez bien huilé qui va préparer un contrôle encore plus impressionnant, développé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les armées tentent donc d’écarter les correspondants du front, alors qu’auparavant ceux-ci étaient invités à suivre les batailles. Elles organisent des visites bien planifiées. Elles veulent contrôler l’information qui circule sur la conduite de la guerre. »

Tout au long du siècle, les militaires vont raffiner les moyens de baliser le travail des médias en se rendant à l’évidence que les populations réclament des informations et qu’il faut donc faire une place à la presse pour leur en donner. Le professeur explique que les armées « ouvrent les vannes » pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Alliés accréditant environ 1500 journalistes entre 1939 et 1945.


« Les responsables militaires comprennent et affirment textuellement que la presse est le meilleur rempart contre la propagande ennemie, dit-il. Il y a donc une volonté d’utiliser la presse pour faire mousser l’effort de guerre. Et ç’a beaucoup fonctionné. Tellement que, à la fin de la guerre, des reporters vont reconnaître ne pas avoir été assez critiques envers le système de censure obligatoire : les informations étaient obligatoirement examinées par les militaires avant leur diffusion. Ce système perdure pendant la guerre de Corée. »


Le système de contrôle flanche pendant la guerre du Vietnam. Les soldats donnent des consignes de sécurité sans imposer de censure. Depuis, les armées ne cessent de ramener le contrôle par des moyens de plus en plus subtils.

La pratique de l’embedding, généralisée depuis la guerre du Golfe (1990-1991), intègre les reporters aux unités qui les prennent en charge. « La censure n’est plus acceptable dans une démocratie, mais, dans une crise, il faut bien contrôler l’information, tout le monde s’entend là-dessus », commente M. Bizimana.

Les armées savent aussi décortiquer les reportages pour agir plus finement sur les reporters. L’analyse de contenu permet par exemple de comprendre les positions idéologiques ou les intérêts d’un journaliste pour ensuite le réorienter subtilement. « Finalement, c’est peut-être pire que la censure, dit Aimé-Jules Bizimana. Pour décrire cette situation, j’ai utilisé le terme de “ sensure ”, forgé par l’écrivain Bernard Noël. Dans son livre intitulé L’outrage aux mots, il explique que les sources politiques — mais on peut ajouter les militaires — peuvent produire un détournement de sens par des techniques de relations publiques. »