L’art du nouveau journalisme militant soutenu par le public

Ça va, ça vient. Cette semaine, CBC/Radio-Canada annonçait encore des compressions budgétaires, des réductions de postes et une présence numérique accrue pour les prochaines années. Les temps sont durs, très durs, pour le diffuseur public.

 

Presque en même temps, deux nouveaux médias, tout beaux, tout chauds, dévoilaient leurs intentions. Deux magazines diffusés en ligne. Deux productions médiatiques résolument militantes, l’une pour la gauche (Ricochet), l’autre pour le féminisme (Françoise Stéréo). En plus, la première vient de dépasser ses objectifs de sociofinancement et la seconde songe à lancer sa propre campagne de soutien public. Les temps sont doux pour l’engagement public.

 

Le magazine féministe est apparu en milieu de semaine avec le site Francoisestereo.com. L’appellation contrôlée s’inspire du pseudonyme (Françoise) de Robertine Barry, pionnière du journalisme canadien-français, et y ajoute « Stéréo » pour « la prise de parole, la résonance, l’idée de se faire entendre et la pluralité des voix », dit la présentation du premier numéro.

 

On y retrouve un éditorial, des chroniques, des coups de gueule et des coups de tête. Marie Curé parle des « femmes à l’université » en exposant les nouveaux visages de l’inégalité dans la noble institution. Caroline Allard inaugure sa rubrique Point de vulve avec un billet à l’acide caustique et comique où elle classifie et démonte les messages sexistes et machistes que lui envoient des lecteurs qu’elle a attirés malgré elle. Pierre-Luc Landry, la seule signature masculine, s’en prend à la médiatisation du mariage gai.

 

« Nous créons Françoise Stéréo à partir de ce constat que trop peu de femmes et trop peu de points de vue féministes s’expriment dans les revues intellectuelles éditées au Québec : c’est ce silence que nous voulons remplir de nos voix avec un dispositif de presse libre alternatif », explique Marie-Andrée Bergeron, cofondatrice du projet avec Valérie Gonthier-Gignac, Djanice St-Hilaire, Catherine Lefrançois, Marie-Michèle Rheault et Julie Veillet, le collectif qui anime le comité éditorial non mixte. « Le projet part d’amitiés féministes, poursuit Mme Bergeron. Je veux dire qu’à la base on est des amies. »

 

Elles sont aussi des intellos de haut niveau, et la revue ne boude pas ce plaisir. Mme Bergeron est même une spécialiste des revues féministes. Elle a analysé La Vie en rose à la maîtrise. Elle a poursuivi au doctorat en s’intéressant en plus à Québécoises deboutte ! et aux Têtes de pioches. Elle poursuit en stage postdoctoral en traçant le portrait de l’intellectuelle québécoise à travers les publications culturelles ou politiques de 1948 à 1968.

 

« La revue féministe, c’est le centre de mes préoccupations, à la fois pour mes recherches et pour la militante, dit la chercheuse. Mais les deux intérêts demeurent distincts. Mes travaux universitaires, je les fais du point de vue de l’analyste. Notre revue, je la conçois dans la lignée dont elle est l’héritière, avec la même volonté de faire porter une voix qui manque. »

 

Françoise Stéréo paraîtra deux fois l’an sur le Web avec un numéro papier annuel, si les moyens le permettent. Pour l’instant, tout le travail se fait bénévolement, au contenant comme au contenu. Le collectif de direction songe à lancer une campagne de collecte de fonds publique.

 

Ricochet va vite

 

La formule vient de sourire à Ricochet, autre nouveau média virtuel qui fait tout un saut en dépassant les objectifs de sa campagne de financement participatif. L’appel à tous lancé il y a quelques semaines avec le slogan « Réinventons le média indépendant » a permis de passer par-dessus la barre des 83 000 $, soit 8000 $ de plus que l’objectif fixé au départ.

 

La cagnotte permet de garder le cap sur les promesses en visant un lancement vers la fin d’août, en tout cas juste à temps pour la grande reprise des activités sociopolitiques de l’automne. Ricochet sera en ligne, bilingue et multimédia, engagé à gauche et gratuit, avec une production originale mêlant les scoops, l’analyse et les commentaires.

 

« Nous sommes très heureux du résultat, commente Gabrielle Brassard-Lecours, cofondatrice et porte-parole francophone de Ricochet. La réception des dons sur la plateforme en ligne est terminée, mais nous pouvons encore recevoir du soutien par d’autres moyens, par courriel par exemple. »

 

Au total, 1548 personnes ont contribué à la campagne. En gros, les dons du Québec seraient plus nombreux, mais moins généreux en moyenne. Ricochet a même attiré une poignée de dons en provenance des États-Unis.

 

La belle aventure canadienne utilise la plateforme de récolte de fonds américaine Indiegogo.com, une des plus fréquentées. L’intermédiaire réclame 9 % de commission pour administrer la collecte, avec une remise de 5 % quand l’objectif est atteint, mais aucun rabais dans le cas contraire. En clair, dans ce cas, plus de 3000 $ restent à Indiegogo.

 

Reste encore un bon 80 000 $, qui va essentiellement servir à construire le site Web et à payer les premiers collaborateurs. « La priorité, c’est le site, dit la porte-parole. Nous voulons une version multimédia permettant la diffusion de contenu complet et nous aurons une application mobile. Tous les collaborateurs seront rémunérés. Nous tenons absolument à payer tous ceux qui vont produire de l’information pour Ricochet. »

 

L’intérêt se mesure aussi par la qualité des personnes « sérieuses et professionnelles » qui ont déjà manifesté leur intérêt à participer à l’aventure médiatique. La liste comprend déjà le leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois, la chercheuse de gauche Êve-Line Couturier, le philosophe Michel Seymour, le journaliste américain Michael Lee-Murphy et la féministe Steph Guthrie.

 

Ricochet souhaite diffuser au moins une chronique et un reportage par jour, y compris des articles de fond pour contextualiser et analyser l’information courante. Il lui faut une bonne dizaine de chroniqueurs ou blogueurs, dont certains sont connus.

 

Mme Brassard-Lecours confie que les offres de collaboration arrivent de partout, y compris des employés des médias traditionnels. Elle cite des propositions en provenance de Radio-Canada, sans dévoiler de noms. Ça va, ça vient…