Le paradigme de Dante

Au Québec, Guy Delisle a, avec ses Chroniques de Jérusalem, exploité le dessin documentaire.
Photo: Pierre Duffour Agence France-Presse Au Québec, Guy Delisle a, avec ses Chroniques de Jérusalem, exploité le dessin documentaire.

Le Devoir a diffusé ce week-end une photo effroyable relayée par l’Agence France-Presse (AFP) montrant des militants de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) exécutant des membres des forces de sécurité irakiennes faits prisonniers dans la province de Salaheddin. Des hommes armés devant une fosse remplie d’autres hommes mains liées, la face contre le sable ensanglanté. La légende ne donnait aucune autre explication.

 

Dans le blogue Making-of, sur les coulisses de l’info, l’AFP s’est demandé s’il fallait montrer ces visions infernales qui relèvent clairement de la propagande extrémiste. « Pour l’AFP, la réponse est oui, écrit Roland de Courson. Mais pas sans prendre les plus extrêmes précautions pour s’assurer qu’elles n’ont pas été truquées, et éliminer celles qui relèvent uniquement de la violence gratuite, sans valeur informative. »

 

Est-ce vraiment la bonne réponse à la bonne question ? La professeure Catherine Saouter de l’UQAM, spécialiste des images de guerre, pense que non. Pour elle, il faut oser aller plus loin en se demandant à quoi sert encore la photo, et en particulier la photo de presse, dans un monde saturé d’images, violentes ou pas d’ailleurs. Elle pousse même l’audace jusqu’à penser que, de nos jours, dans notre univers gavé de clichés, le dessin, le bon vieux dessin, offre plus que jamais une solution de rechange intéressante pour témoigner du réel.

 

« Ce blogue de l’AFP est très bien fait, très rigoureux, et il n’y a rien à redire de ce point de vue, dit-elle en entrevue téléphonique. Mais d’une certaine façon, j’ai très envie de dire que ce problème est dépassé. Il est dépassé par un phénomène qui émerge du journalisme, un phénomène extraordinaire qui est très révélateur, très symptomatique du problème soulevé dans le blogue. Je veux parler de la remontée du dessin dans les pratiques journalistiques. On voit même qu’une concurrence tout à fait étonnante émerge entre le dessin consacré à l’information et la photographie de reportage telle qu’on la connaît. »

 

La revanche du dessin

 

Mme Saouter s’intéresse à cette renaissance depuis plusieurs années. Elle arrive d’un colloque sur le journalisme et la littérature, organisé à Metz, en France, où elle a encore parlé dessin documentaire. Elle cite des exemples récents au Québec, l’album Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle ou le bédéreportage publié à l’occasion du 70e anniversaire du massacre d’Oradour-sur-Glane dans La Presse.

 

La tendance a son livre fondateur, Maus (1986 et 1991) d’Art Spiegelman, pas vraiment du journalisme, plutôt la transposition dans un univers animalier du récit du père de l’artiste racontant la persécution des juifs d’Europe et la Shoah. On peut ajouter le cas précédent du caricaturiste britannique Gerald Scarfe, caricaturiste du Sunday Times, créateur des scènes animées du film de Pink Floyd The Wall, envoyé en reportage dessiné pendant la guerre du Vietnam. Il faut aussi citer les artistes de guerre qui accompagnent depuis des décennies les armées occidentales, y compris celle du Canada.

 

« Petit à petit, il se produit de plus en plus de reportages dessins et, depuis cinq ou six ans c’est l’explosion », dit Mme Saouter en citant deux stars du milieu.

 

Joe Sacco. Américain né à Malte en 1960, formé en journalisme. Il publie des reportages imagés, y compris dans les journaux et les magazines, sur la Palestine, l’ex-Yougoslavie, l’Irak, l’Inde ou le Caucase. Son travail évoque la pratique des journalistes aventuriers des débuts du XXe siècle. Sacco, c’est une sorte d’Albert Londres du crayon. Il vient de réaliser une commande, une fresque documentaire sur Le premier jour de la bataille de la Somme (Futuropolis), cinquante pages en accordéon qui se déploient sur sept mètres de longueur pour raconter le début de l’enfer qui a englouti plus d’un million de vies.

 

Patrick Chappatte. Suisse né en 1967, il travaille pour Le Temps, le Neuer Zürcher Zeitung et The International New York Times. Il signe des reportages en bande dessinée depuis vingt ans. Il a couvert la guerre de Gaza, les bidonvilles de Nairobi, les gangs du Guatemala, la révolution tunisienne et les stars de la pop de Séoul. Le Temps l’utilise comme envoyé spécial. Il s’est mis récemment au documentaire d’animation humanitaire, ce qui a donné La mort est dans le champ (2011) sur le Sud-Liban.

 

La raison du crayon

 

Le phénomène s’étend maintenant sur toutes les plateformes pour donner des webdocumentaires, par exemple, ou des insertions comme on peut en voir de plus en plus dans les productions télé, l’exemple à suivre étant fourni par l’excellente série Juifs et musulmans, si loin, si proches de Karim Miské, diffusée récemment sur TV5, utilisant le dessin pour les reconstitutions historiques. Mme Saouter cite aussi Trente ans d’obscurité de Manuel Cortes, diffusé en mars par Télé-Québec, l’histoire vraie d’un homme qui a dû se cacher pendant trois décennies après la guerre civile d’Espagne racontée avec des dessins et des images d’archives.

 

« Tous se sont exprimés sur les raisons pour lesquelles ils font le choix du dessin pour raconter, y compris Chappatte et d’autres formés au journalisme, explique la spécialiste. Ils disent que, pour eux, c’est une manière de créer une distance face à l’exhibitionnisme de l’horreur et l’indécence de la photographie d’actualité. Pour eux, c’est une manière éthique de réinsuffler de l’humanité derrière les images et de rendre l’effet tolérable pour les lecteurs. Chappatte le dit clairement ainsi. Ça, c’est tout à fait fondamental. Le dessin n’est donc pas une solution esthétique : c’est une solution éthique pour construire une posture de témoin devant les faits. Ce propos est donc humaniste. »

 

La photo mensongère

 

Elle revient alors sur les photos de l’AFP et sur la question du trucage. L’Agence emploie un logiciel pour détecter l’usage de Photoshop et elle en explique le fonctionnement dans son blogue. Mme Saouter cite Art Spiegelman en contrepartie : « Dans un monde où Photoshop a montré que la photo peut-être mensongère, dit le dessinateur, les artistes peuvent enfin revenir à leur fonction première de reporter. »

 

La boucle se boucle donc. La photo a aidé l’art à s’abstraire de la représentation de la réalité. Elle sert maintenant à l’y ramener.

 

« La question de la vérité de l’image est antérieure à la photographie », poursuit la professeure de communication. « [L’historien du regard] Hans Belting dit que l’Occident est obsédé par la vraie image, par le désir de l’image vraie, qui montrerait les vraies choses, telles qu’elles sont, qui se réaliserait dans un sens avec la photographie. Elle est bien sûr travaillée, trafiquée et elle l’a toujours été, même après avoir pénétré les médias. Maintenant, elle devient pléthorique, et cette surabondance pose un autre problème, celui de l’invasion des images dans la vie quotidienne, dans la vie des gens. Et finalement, les images dérangeantes, on ne veut plus les voir, on ne peut plus les supporter. »

 

La numérisation et les réseaux sociaux amplifient la saturation, déversent des milliards d’images de tous vers tous, chacun devenant le touriste japonais de sa propre existence. Il en résulte un amalgame qui insensibilise.

 

« J’ai l’impression que les fameux grands travaux de photoreportage sont bien moins connus qu’on peut l’imaginer, dit la spécialiste. En tout cas, ils se noient dans le flot de l’image. En plus, ils montrent une réalité étrangère à notre quotidien à laquelle on nous confronte sans solution. C’est un aspect très récent dans l’histoire de l’humanité, qui commence seulement avec la guerre de 1914, qui consiste à nous montrer des atrocités absolues avec pour effet de nous transformer en voyeurs pervers ou en impuissants extrêmes, voire en complices ne portant pas assistance à une personne en danger. Je pense que, par réflexe de protection, nous pouvons rejeter ces images. »

 

Un petit tour aux enfers

 

La professeure Saouter va encore plus loin dans sa critique du photoreportage en situation extrême. Elle cite alors une formule de sa collègue de Montpellier Marie-Ève Thérenty, spécialiste de littérature du XIXe siècle, qui parle du « paradigme de Dante ». Le modèle fait faire au reporter son petit tour dans les enfers, en parlant au « je » en plus, pour bien montrer qu’il y était. Albert Londres a même intitulé un de ses livres Dante n’avait rien vu (1924). L’habitude se poursuit avec la visite de lieux marginaux, de bas-fonds urbains et de lieux de réclusion.

 

« Le reportage sur l’abominable devient un style, un genre, comme le polar, dit la professeure. L’exemple type de ce paradigme de Dante, c’est l’exposition annuelle du World Press Photo à laquelle je ne vais plus tellement ça m’agresse. »

 

Bref, tout ça combiné, on comprend que, pour Catherine Saouter, la photo de l’AFP, même si elle ne provient pas d’un journaliste, doit être regardée dans une perspective plus vaste englobant le rapport aux images dans notre monde surchargé de signes. « Je pense que le photojournalisme, qui n’a pas du tout ce but, propose au final un spectacle de l’extrême, un peu comme autrefois on pouvait assister à des pendaisons ou des écartèlements. C’est évidemment au corps défendant des photojournalistes qui, eux, se retrouvent dans un anachronisme, en pensant être des témoins valeureux, alors qu’en fait ils peuvent empirer la situation par la diffusion massive d’images épouvantables. »

 

Par contraste, Mme Saouter avance que le dessin instaure un filtre qui élimine le voyeurisme et stimule la compassion. En tout cas, elle adhère à cette option prise par certains témoins, y compris des reporters, qui choisissent la voie de la bédé d’actualité pour parler non pas de la guerre, mais des effets de la guerre sur ceux qui la subissent, tout en s’autorisant un engagement subjectif dans l’observation de la triste marche du monde.

 

« Je ne dis pas que c’est la solution, conclut-elle. J’observe que des reporters ont choisi cette option et la revendiquent. Et comme lectrice de ces travaux, j’y trouve une catharsis, j’y trouve une éthique, j’y trouve une humanité, j’y trouve une compassion et j’y trouve une information. »

Références

Chapatte en ligne : bdreportage.com

Le texte Guerre et Bd Reportage : entre dialogue et contemplation de Catherine Saouter est disponible à : experiencedelaguerreecritureimage.uqam.ca/Pagetextesenligne.html