En avant, (presque) comme avant

Réunion de production au Journal de Montréal aujourd’hui. À gauche, Dany Doucet.
Photo: Journal de Montréal Réunion de production au Journal de Montréal aujourd’hui. À gauche, Dany Doucet.

Le passé est garant de l’avenir. Le Journal de Montréal a eu cinquante ans dimanche et le grand patron de l’information de cette entreprise toujours profitable avertit qu’il n’est pas question de dématérialiser entièrement sa diffusion. En clair, l’imprimé, qui a fait la grandeur et la réputation du quotidien, est là encore pour plusieurs années. Peut-être pas cinquante ans, mais quand même longtemps.

 

« Nous, on croit encore au papier, annonce Dany Doucet, rédacteur en chef du Journal de Montréal en entrevue au Devoir. Le Journal de Montréal est encore une belle entreprise rentable. Nous souhaitons maintenir cette rentabilité le plus longtemps possible avec le papier tout en négociant un virage numérique prudent. Nous n’allons pas nous lancer dans toutes les modes. »

 

Le concurrent direct, La Presse, a choisi une autre voix, celle du tout-numérique, en version tablette, gratuite en plus. Des dizaines de nouveaux employés ont été embauchés pour l’invention et la réalisation quotidienne de La Presse +, là où Le Journal de Montréal et le journaldemontreal.com, tous deux payants, ne sont plus réalisés que par le tiers voire le quart des employés d’il y a quatre ans.

 

« On veut garder le papier, répète M. Doucet. Je crois même qu’il y aura un marché à long terme pour les versions imprimées. Comme il reste une radio parlée forte. Nous pensons donc occuper ce marché pendant de nombreuses années. D’autant plus avec la disparition annoncée de La Presse, qui devrait même nous aider quelque part. Et aider Le Devoir aussi… »

 

La nouvelle du lendemain

 

Le numéro un est apparu le 15 juin 1964, douze jours après le déclenchement d’un conflit de travail à La Presse qui allait durer sept mois. Pierre Péladeau, propriétaire de journaux à potins, d’hebdomadaires et d’une imprimerie et d’un service de livraison, réussit en quelques années à en faire le premier quotidien de Montréal et du Québec, pole position toujours occupée par le tabloïd.

 

M. Doucet y est depuis 23 ans. Il raconte y être arrivé « un peu par hasard » plutôt que par choix délibéré. « À cette époque, c’était très, très difficile de rentrer dans les médias, dit-il. C’était avant que les premiers baby-boomers prennent leur retraite. La télévision était encore un média lourd. La radio était encore assez forte. On faisait encore de la nouvelle du lendemain dans les journaux. On ne se cassait pas la tête en se demandant si la nouvelle allait être usée à sa publication. Quand les joueurs du Canadien allaient dans une cabane à sucre ou à l’hôpital Sainte-Justine, on vendait 12 000 exemplaires de plus le jour suivant. C’est pas mal plus compliqué aujourd’hui. »

 

Se concentrer sur l’inédit

 

Cette mutation en rapport au temps de réaction lui semble la plus fondamentale dans l’histoire de son média, mais aussi des médias en général. Les reporters doivent maintenant se concentrer sur l’inédit et la mise en perspective. Néanmoins, pour celui qui le dirige et le connaît par coeur, Le Journal de Montréal reste fidèle à sa base, à ses fondements.

 

« Comme le disait M. Péladeau, c’est le journal du vrai monde, dit le rédacteur en chef. Pas un journal d’intellectuels en tout cas, un média pour les cols bleus, les travailleurs, des gens qui veulent une information très vulgarisée, simplifiée, imagée. Encore aujourd’hui, on fait beaucoup de vulgarisation. »

 

Il n’y a pas que ça, évidemment. M. Doucet brosse les grandes lignes de l’évolution plus récente avec l’accent sur le « journalisme d’enquête et d’initiative » au tournant du siècle, par exemple en infiltrant le mouvement raëlien puis le relais massif du commentaire depuis quelques années, en complément à du travail journalistique de base.

 

« Cette recette va être bonne encore longtemps», prédit le rédacteur en chef en ajoutant que le vieux pain quotidien du fait divers s’émiette. « Tout le travail qui a été fait pour que le Québec soit une société plus sécurisée fait en sorte qu’il y a beaucoup moins de faits divers qu’auparavant. »

 

Le lockout de la veille

 

Le long et dur conflit de travail de 2009 à 2012, le plus long de l’histoire des médias au Canada, a aussi laissé de profondes marques. La salle de rédaction a diminué à environ 70 personnes par rapport à 253 au déclenchement du lockout fin janvier 2009. Les deux douzaines de reporters hypermobiles ne travaillent plus au nouveau QG du Vieux-Montréal, réduit à la taille d’un gros bureau de design.

 

« Le conflit est arrivé alors que le journal était devenu un bateau difficile à manoeuvrer. Je dirais que le retour au travail a permis un peu une renaissance du Journal de Montréal. Je pèse mes mots. Je ne veux pas heurter des gens, au cinquantième anniversaire, des gens qui [sont partis] et qui ont fait une contribution très, très importante dans l’histoire de ce journal. Il y a eu beaucoup d’animosité dans ce conflit. Des artisans ont bâti Le Journal de Montréal avec nous. Ils n’ont certainement pas le coeur à la fête aujourd’hui, mais Le Journal de Montréal leur doit quand même beaucoup. »

 

Un navire plus manoeuvrable

 

M. Doucet profite de la question suivante, pour préciser encore un peu sa pensée au sujet du lockout et des transformations fondamentales qui ont suivi. « Le conflit nous a permis de récupérer un navire beaucoup plus manoeuvrable dans cette fameuse tempête, cette tempête parfaite de la révolution numérique. […] On est de plus en plus intégrés au Journal de Québec, avec l’agence QMI, avec des ateliers de production où se fait une partie du pupitrage, de la correction, du titrage. »

 

Les célébrations et les commémorations ont commencé le mois dernier. Le quotidien a publié quatre fascicules synthétiques sur l’évolution d’autant de couvertures sectorielles, dont les arts et les artistes. Samedi, Le Journal offrait une reprise de son premier numéro avec déjà des faits divers et des potins en une. Une fête des artisans et des collaborateurs était organisée mercredi dernier. Sauf erreur, Pierre Karl Péladeau, héritier de l’empire Québecor à peine plus âgé que Le Journal de Montréal, maintenant député de l’Assemblée nationale, ne s’y est pas montré.

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