Les noces d’or

La une de la première édition du Journal de Montréal le 15 juin 1964
Photo: Source Journal de Montréal La une de la première édition du Journal de Montréal le 15 juin 1964

Les chroniqueurs sportifs ou politiques le savent : il faut se méfier des prévisions, surtout quand elles concernent le futur.

 

« Bien malin, celui qui, le 15 juin 1964, aurait pu prédire la popularité du Journal de Montréal, rappelle le premier paragraphe de l’Historique de l’entreprise diffusé en ligne par ce média devenu surpuissant. À l’époque, dans la métropole, la concurrence est des plus vives entre les quotidiens francophones et il ne semble pas y avoir de place pour un nouveau joueur alors que La Presse, Le Devoir et Montréal-Matin ont fidélisé leur lectorat. D’ailleurs, à sa naissance, le nouveau-né montréalais est mal accueilli par ses pairs de la presse écrite. Le directeur du Devoir déclare même que ce journal tomberait à l’automne avec les feuilles mortes ! »

 

Résultat : le tirage du Devoir n’a pas beaucoup bougé, le Montréal-Matin est mort, comme le Montreal Star, tandis que Le Journal de Montréal (JdeM) a ravi à La Presse son titre de « plus grand quotidien français d’Amérique ». Le JdeM cumule maintenant son million de lecteurs. Les « feuilles » vives ont en plus permis à Québecor de développer une entreprise multimilliardaire.

 

En un week-end

 

Cette incroyable aventure est lancée avec de petits moyens additionnés à une très grande audace, à la faveur d’une grève des typographes de La Presse déclenchée début juin 1964. Pierre Péladeau, qui possède des hebdomadaires, des journaux à potins et une imprimerie, demande à son directeur des publications André Lecompte de constituer une équipe de journalistes pour lancer rapidement un quotidien capable de combler le vide en kiosque. Les collaborateurs sont recrutés en deux jours dans les stations de radio « pour pallier l’accès au fil de presse refusé par les autres médias ».

 

Le premier numéro du lundi 15 juin est entièrement reproduit dans l’édition d’aujourd’hui du JdeM. La une historique est reprise ici. Tout ce qui va assurer la réussite exponentielle de la publication s’y trouve déjà en gestation : les gros titres et les photos mais pas de textes, les faits divers et les potins artistiques. Il n’y manque que les sports et les couleurs, qui viendront plus tard, comme les commentateurs-vedettes, même si André Rufiange, ami du patron et scripteur humoristique, chronique dès le départ, et tous les jours s’il vous plaît.

 

« Dès le début, le Journal traite toute information sur le modèle du fait divers », résume Martine Paquette, enseignante au collège Montmorency, coauteure de Sociologie des médias (Fides). « Ce traitement fait que les gens se sentent près de ce qui se passe. C’est un média axé sur la proximité quotidienne de toute sorte. S’il parle politique, par exemple, il adopte un ton familier, sans froideur, en s’intéressant à l’impact sur les gens, leur niveau de vie, leur famille. L’information se soucie constamment de l’individu plutôt que des institutions. »

 

Le tirage passe la barre des 80 000 exemplaires mais replonge à 10 000 après le retour de La Presse aux affaires, en janvier 1965. Pierre Péladeau (1925-1997) et son équipe tiennent le fort pendant sept longues années de vaches maigres, sans profits, toujours au bord de la faillite.

 

Les coups d’aplomb relancent la machine, qui s’emballe finalement. Le Journal de format tabloïd est diffusé très tôt le matin pour concurrencer les publications de fin d’après-midi. Les pages ne proposent aucun éditorial pour se démarquer du Montréal-Matin (affilié à l’Union nationale) et de La Presse (d’obédience libérale), mais accueillent le leader indépendantiste et ex-journaliste René Lévesque, comme chroniqueur, dès 1970. La publication mise aussi de plus en plus sur le sport, avec les chroniques de Jacques Beauchamp. Elle paraît le dimanche et s’intègre à une structure verticale de production et de diffusion qui lie une imprimerie et un système de distribution (Les Messageries dynamiques).

 

KISS et pitoune

 

« Le Journal n’a rien inventé, mais M. Péladeau a eu l’idée de génie d’importer et d’adapter des formules éprouvées depuis des décennies aux États-Unis », dit Marc-François Bernier, professeur de journalisme à l’Université d’Ottawa. Lui-même a travaillé au Journal de Québec, petit frère de la capitale né en 1967. « Le Journal de Montréal reproduit ici le modèle de la grande presse industrielle, populaire et populiste, faite pour faire des sous. […] Il a aussi introduit ici le “human interest” dans la couverture. À la longue, le modèle méprisé par les autres a été beaucoup imité et cet angle tourne maintenant à la caricature, surtout à la télévision, média de l’émotion par excellence. »

 

Péladeau père résumait ce canevas par la formule américaine KISS : « Keep it simple stupid ». Dans une entrevue au Devoir publiée il y a tout juste vingt ans, au moment du trentième anniversaire, il exposait autrement la leçon apprise du magnat des médias Robert Murdoch en se servant de l’exemple de la fameuse « pitoune de la page 7 » qu’a longtemps publiée le JdeM : « Si le concurrent en met une en page 7, tu en mets une en 3 ; s’il la met en 3, tu en mets deux ! Voilà ! »

 

Et ça continue
 

La pin-up se repointe dans la section Sac de chips du site en ligne. Le sang coule moins, mais c’est tout aussi vrai dans la société. « Ce média est encore le reflet de son époque », dit la spécialiste Martine Paquette, qui porte le même jugement envers les idéologies présentes dans la publication depuis longtemps, un certain nationalisme, une certaine droite économique, tout en acceptant une pluralité des opinions. Depuis le long et profond conflit de travail du tournant de la décennie, Le Journalde Montréal se fait avec un quart des journalistes et des dizaines de chroniqueurs invités.


« M. Péladeau a travaillé autant le fond que la forme pour créer un journal original, dit encore la sociologue des médias. À la longue, une fois la bonne recette trouvée, elle n’a pas beaucoup évolué. Au début, Le Journal de Montréal se fondait sur les trois S : le sport, le sang, le sexe. Maintenant, il y a encore plus de sport et on a ajouté de l’enquête et beaucoup, beaucoup de commentaires. »

 

N’est-ce pas le lot partout, y compris ici ? Le professeur Bernier y voit plutôt une certaine concentration idéologique, ne serait-ce que pour promouvoir certaines idées et la réputation du fils héritier, Pierre Karl Péladeau, maintenant député du PQ et aspirant probable à la succession de Pauline Marois. « Il n’y avait pas cet activisme pendant les premières décennies, dit-il. Maintenant, on cherche un peu à dire aux gens quoi penser… »

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