Un questionnaire lacunaire

La « conversation » sur l’avenir de CBC/RC a été lancée en grande pompe début mai par le p.-d.g., Hubert T. Lacroix. Le questionnaire en ligne a déjà été rempli par plus de 30 000 personnes.
Photo: La Presse canadienne (photo) Paul Chiasson La « conversation » sur l’avenir de CBC/RC a été lancée en grande pompe début mai par le p.-d.g., Hubert T. Lacroix. Le questionnaire en ligne a déjà été rempli par plus de 30 000 personnes.

La consultation en ligne de CBC/Radio-Canada ne respecte pas les règles méthodologiques qui pourraient mieux assurer la validité de ses résultats. En l’état, avec son échantillon non probabiliste et ses questions orientées, l’exercice semble voué à l’échec d’un point de vue scientifique et bien peu utile pour vraiment comprendre ce que veut la population canadienne pour son diffuseur public.

 

« On ne saura pas combien de personnes y ont répondu, ni si ces personnes représentent la population canadienne ou si elles habitent au Canada», écrit Francis Fortier dans une analyse publiée sur le site de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), think tank de gauche. « On ne saura pas non plus si elles répondent sincèrement ou le font après avoir été influencées par le discours politique qui précède le questionnaire. Enfin, on ne saura pas si leurs réponses ne sont pas simplement le reflet de la formulation des questions. Bref, malgré les bonnes intentions derrière ce sondage, la divulgation de ses résultats ne nous apprendra pas grand-chose de ce que la population veut faire de Radio-Canada. »

 

La « conversation » sur l’avenir de CBC/RC a été lancée en grande pompe début mai par le p.-d.g., Hubert T. Lacroix. Le questionnaire en ligne a déjà été rempli par plus de 30 000personnes. Il n’y a pas de date de tombée : la consultation se poursuivra tant que l’achalandage sur le site cbc.radio-canada.ca le justifiera.

 

Le texte de l’IRIS s’intitule Radio-Canada : il est bien de consulter, mais encore faut-il bien consulter. Il est en ligne depuis deux semaines.

 

Le chercheur Fortier traite normalement de finances publiques. Il s’intéresse aussi aux questions méthodologiques dans les recherches. Trois problèmes lui sautent aux yeux dans ce cas précis :

 

L’échantillonnage. Le sondage en ligne non probabiliste n’en est pas un, tout simplement. Il ne respecte aucune règle de l’art : les répondants ne sont pas sélectionnés de manière aléatoire, n’importe qui peut répondre aux questions et plusieurs fois en plus. M. Fortier lui-mêmeexplique au Devoir y avoirrépondu sept fois et avoir demandé à des étrangers de répondre aux questions, même quand ils ne peuvent recevoir les émissions du Canada.

 

L’orientation. La présentation générale de l’enquête paraît chargée d’a priori guidant les réponses. Le préambule souligne que « l’industrie de la radiodiffusion change demanière fondamentale », que la société d’État doit donc « faire des choix difficiles ». Pour M. Fortier, cette mise en contexte conditionne la prise de position. « Il y a toujours quelque chose d’orienté dans un sondage, et il faut prendre des précautions pour atténuer ces dimensions subjectives. Radio-Canada ne prend aucune mesure en ce sens. »

 

La formulation. Les questions sur un mode binaire opposent constamment un ancien modèle traditionnel à un nouveau utilisant les technologies de pointe. Un cas type rappelle que les enfants consomment de plus en plus de télévision en ligne et demande donc s’il faut conserver le service actuel ou plonger vers le Web. « Les formulations dichotomiques semblent chercher des justifications pour une transformation », résume le chercheur.

 

Est-ce une consultationbidon pour autant ? Radio-Canada admet les défauts de sa démarche. Dans un commentaire posté sur le site de l’IRIS, la direction reconnaît que son échantillon n’est pas probabiliste. « L’objectif de la consultation, c’est de nourrir la réflexion, dit en entrevue France Bélisle, directrice des relations publiques de CBC/RC. On veut voir ce que les gens en pensent, ce qui les fait vibrer, où ils sont rendus dans leur tendance de consommation. Ce sont des tendances que nous allons dégager. On ne veut pas sortir de là avec un sondage scientifique et une marge d’erreur de moins de 3 % : ça n’a jamais été ça, l’objectif. L’objectif, c’était de créer un endroit où les gens puissent s’exprimer. Jusqu’à maintenant, ça fonctionne bien. »

 

M. Fortier maintient sa charge. « Il faut juste être conscient qu’on ne peut pas faire de projection à partir des résultats, dit le chercheur en entrevue. On ne peut pas dire : voici ce que le Canada pense sur le sujet. C’est pourtant ce qui risque d’arriver, notamment dans les médias qui vont traiter des résultats de la consultation. Après tout, il y a un culte du chiffre, même si, en général, on ne se préoccupe pas assez de connaître la démarche qui a engendré le chiffre. »

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