De Radio-Canada à Radio France

Anne Sérode
Photo: Radio France Anne Sérode

Rendu au sommet, tout converge. Moins d’un an après avoir quitté la direction d’ICI Radio-Canada Première, Anne Sérode devient directrice de FIP, un des sept réseaux du groupe France Radio. FIP assure le fil musical hétéroclite du service public, avec infos et nouvelles culturelles en prime.

 

La nomination apprise par Le Devoir sera officiellement communiquée jeudi matin, à Paris. Sauf erreur, Mme Sérode devient la première nord-américaine à diriger un des prestigieux réseaux de France Radio. Le consortium d’État rassemble aussi les cinq labels radiophoniques France (Inter, Info, Culture, Musique et Bleu), Le Mouv’, une radio musicale dédiée aux jeunes, et quatre formations musicales permanentes, soit deux orchestres symphoniques, un choeur et une maîtrise.

 

À sa création en 1971, FIP désignait France Inter Paris. Le réseau compte maintenant une dizaine d’antennes régionale (FIS, pour Strasbourg, FIL pour Lyon, etc.). Il s’agit du plus petit des réseaux de Radio France. Le monstre médiatique à 4500 employés jouit d’un budget avoisinant le milliard de dollars, qui dépasse celui du ministère de la Culture de France.

 

Mme Sérode a quitté Radio-Canada fin mai 2013, dans la foulée des remaniements imposés par Louis Lalande, vice-président des services français. Comme elle possède la double nationalité, canadienne et française, elle avait tenté sa chance au pays de son père. Il y a six mois environ, elle est devenue directrice de l’antenne de Perpignan du réseau France Bleu, qui en compte 43 autres sur le territoire français.

 

« Ma famille a une maison en Provence. Je suis venue cinquante fois peut-être dans ce pays qui fait partie de mon histoire, de mon ADN », explique Anne Sérode en entrevue téléphonique dans un accent 105,1 % québécois, pour pasticher le slogan de FIP.

 

Elle était de retour à Montréal pour les vacances de Pâques quand le tout nouveau directeur de Radio France, Mathieu Gallet, l’a invitée à le rencontrer. Le jeune gestionnaire de 37 ans a lui-même été désigné grand patron des radios de France le 27 janvier dernier à la faveur d’un concours organisé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel. La démarche signale une volonté d’extraire la haute fonction du politique, un peu comme si le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) désignait le p.-d.g. de CBC/Radio-Canada plutôt que le gouvernement fédéral.

 

Virage majeur

 

M. Gallet a remporté la mise avec un plan de virage majeur vers le numérique afin de développer un service total incluant du son, mais aussi des images, du texte et un usage maximal des réseaux sociaux. Il a obtenu le feu vert pour entreprendre ses réformes et a vite décidé de remplacer six des sept têtes de réseaux. Seul le patron de France Culture a résisté à la purge.

 

La directrice Sérode remplace Julien Delli Fiori, en poste chez FIP depuis 2010. L’entrevue de sélection, en fait une rencontre de discussion à bâtons rompus, a duré une trentaine de minutes seulement. M. Gallet a eu du pif pour FIP. Il a vite compris que Mme Sérode partageait la même vision pour la mise en place d’une radio du XXIe siècle.

 

« C’est un projet très ambitieux, très axé sur le numérique et le service public,résume-t-elle. Il y a toujours un piège pour les médias publics qui peuvent tomber dans un certain élitisme. C’est un piège dans lequel certaines radios de Radio France sont tombées. Mathieu Gallet souhaite que ces radios continuent dans la qualité sans se destiner à un club d’initiés. »

 

La multiplicité des chaînes protège les contenus, des plus larges aux plus pointus. France Culture, une chaîne savante et intellectuelle, fait 2 % d’audiences. France Bleu diffuse de la pop, y compris Céline Dion.

 

Le positionnement dans l’univers numérique paraît encore plus essentiel pour une chaîne musicale. La dématérialisation met toutes les musiques et toutes les archives musicales du monde à portée de souris. Pour se démarquer, les stations doivent devenir encore plus originales, toujours plus essentielles.

 

Anne Sérode a commencé sa carrière à la télé de Radio-Canada avant de migrer vers la radio. Elle a dirigé Espace Musique et explique avoir alors trouvé son modèle de mixité musicale chez FIP, qu’elle rejoint maintenant tout en restant à l’affût des mauvaises nouvelles en provenance de son ancienne maison. Le budget de CBC/Radio-Canada rétrécit sans cesse. La société vient encore d’annoncer la disparition de centaines de postes. « Je suis préoccupée par les nouvelles compressions, dit-elle. Je suis aussi étonnée par l’absence de soutien populaire pour Radio-Canada. »

 

La radio-canadienne dans l’âme se demande si le public ne tient pas pour acquis son réseau public. Elle se demande aussi pourquoi les « créateurs » du service d’information et de culture sont si souvent perçus comme des fonctionnaires ordinaires, permutables à volonté. Elle distribue une partie des torts pour cette mauvaise perception, tant du côté syndical que patronal.

 

La nouvelle patronne d’ici dirigera là-bas une cinquantaine d’employés sur tout le territoire. La directrice de FIP Anne Sérode entrera en poste à Paris le 16 juin. Rendu au sommet, tout converge vers la capitale.