Retrouver l’esprit de 14-18

Dans le deuxième épisode, on peut entendre le témoignage de Thomas-Louis Tremblay, 28 ans, commandant du 22e bataillon pendant la bataille de Courcelette.
Photo: ICI Radio-Canada Première Dans le deuxième épisode, on peut entendre le témoignage de Thomas-Louis Tremblay, 28 ans, commandant du 22e bataillon pendant la bataille de Courcelette.

Une guerre mondiale a chassé l’autre dans la mémoire collective de l’Occident. Il n’y a finalement que Brassens pour ironiser en chanson sur le lourd sujet : « Moi, mon colon, cell’que j’préfère / C’est la guerre de quatorz’-dix-huit ! »

 

La grande boucherie totale a pourtant lancé sur l’étal des millions et des millions d’hommes. La Première Guerre mondiale fut même la plus meurtrière de l’histoire pour le Canada, avec ses 66 000 morts en quatre ans, pour huit millions d’habitants. Toutes proportions gardées, il en faudrait 250 000 aujourd’hui pour faire tristement autant. En fait, ce conflit a déchiqueté plus de Canadiens que tous les autres réunis auxquels le pays a participé.

 

Les commémorations du centième anniversaire du début de la Der des Ders ont commencé un peu partout sur la planète média. Le Monde.Fr multiplie les informations passionnantes et éclairantes depuis des semaines dans sa section Centenaire 14-18. TV5 commence la diffusion de la magnifique nouvelle série Apocalypse consacrée au conflit.

 

Radio-Canada verse maintenant sa propre contribution exceptionnelle avec la série radiophonique 14-18. La Grande Guerre des Canadiens. La production de cinq heures est divisée en autant de thèmes : Le baptême du feu (1), Dans les tranchées (2), La vie au Canada (3), La crise de la conscription (4), La fin de la guerre (5).

 

Le travail de mémoire s’avère franchement remarquable. La journaliste réalisatrice Lynda Baril, qui a déjà précédemment donné un travail pionnier sur les enfants de la Crise d’octobre, a fouillé les fonds de Radio-Canada et en a ramené tout ce qui compte ici, pour nous. Elle a ajouté à ce matériau unique des entrevues avec des historiens et des descendants des anciens soldats, des extraits de musiques et de textes historiques (surtout des lettres) et diverses autres informations livrées par le comédien Claude Legault, narrateur de ce retour radiophonique du plus profond de la nuit mondiale.

 

Même la découverte d’un autre ton s’avère à la fois touchante et instructive. Au premier épisode, une animatrice de 1975 on ne peut plus franchouillarde questionne l’écrivain Victor Barbeau enrôlé comme aviateur volontaire. Il lui explique en roulant les R qu’il voulait « vivre un peu d’aventure en Europe », « connaître Londres » et « une vie indépendante », tout simplement.

 

L’examen lie les récits personnalisés à la toile de fond historique. On suit par exemple les étapes de l’entraînement du jeune Arthur Giguère avec des extraits de ses lettres et des commentaires de son petit-fils, mais aussi avec des explications données par des spécialistes sur le recrutement des soldats et la mise en place de la grande armée nationale. On apprend alors qu’au début de la guerre, les Canadiens français ont voulu s’enrôler autant que les Canadiens anglais, seulement les premiers étaient plus souvent refusés et, de toute manière, les concitoyens nés en Angleterre représentaient le très gros des troupes.

 

Le quatrième épisode revient sur la crise de la conscription, qui déclenche des émeutes contre l’enrôlement obligatoire, en 1918, quand l’absurdité des batailles faucheuses de vies ne fait plus aucun doute. À Québec, pendant plusieurs jours, les soldats de la caserne de Valcartier refusent d’intervenir contre la foule. Le gouvernement central craint l’insurrection nationaliste comme en Irlande ou en Russie. Des bataillons canadiens-anglais sont appelés en renfort dans la Vieille Capitale. Des coups de feu sont échangés. Les militaires tirent à la mitrailleuse. La petite-fille d’Honoré Bergeron, père de huit enfants, témoigne. Son grand-père est mort, atteint dans le dos.

 

On entend aussi des déserteurs qui assument leurs choix. Au Saguenay, il y avait une « montagne des conscrits » où se cachaient les réfractaires à l’été 1918. Mme Lachapelle raconte qu’elle a « emprunté » un de ses petits-neveux pour faire croire qu’elle et son nouveau mari, Gilles, avaient un enfant et éviter ainsi le recrutement forcé.

 

La série entremêle aussi les récits sur l’histoire des documents retrouvés par les enfants et les petits-enfants des hommes et des femmes qui ne parlaient pas de leurs épouvantables expériences. Blanche Bessette, 24 ans, d’Iberville, écrit des lettres enflammées au jeune Cyril, brancardier belge, qui ne répond plus après le conflit. Des décennies plus tard, la fille du soldat les retrouve et les retourne à la famille québécoise.

 

Dans les tranchées

 

On sent bien la réception exceptionnelle offerte aux soldats francophones d’Amérique en France et en Belgique. Mais les jeunes envoyés au feu désenchantent rapidement. Comme les Allemands, ils pensaient rentrer au pays avant la Noël 1914. L’enfer a duré quatre ans. À Courcelette, le 22e bataillon perd le tiers de ses effectifs. Il tient la place au prix de nouvelles pertes. Ernest Bouverette est du nombre. Sa femme apprend la nouvelle par un survivant qui vient lui raconter que son homme a éclaté sous un obus. À Vimy, le Canada gagne la Crète, mais au prix de 3500 pertes humaines.

 

La série rappelle constamment que les conditions de vie sont épouvantables. Au deuxième épisode, Napoléon Leclerc, qui a fait deux guerres précédentes (celle contre la révolte de Riel et celle des Boers), raconte qu’il a détesté le plus les poux européens. Les parasites dévorent les hommes et les empêchent de dormir. L’anecdote a été pigée dans un extrait d’entrevue menée par René Lévesque dans les années 1950.

 

La vie quotidienne dans les tranchées est décortiquée par bien d’autres détails. « Le rhum était une nécessité », confie un survivant. Les Allemands, eux, carburaient au schnaps. Le tabac étayait les hommes vivant comme des rats dans tous les trous.

 

La série fait aussi une belle place aux femmes dans le conflit, dans sa préparation, son soutien. Elles sont 35 000 ouvrières et employées de bureau dans les usines. Environ 1500 femmes se sont enrôlées, cent fois plus que pendant la guerre des Boers. Les infirmières militaires canadiennes obtiennent le grade de sous-officiers afin de pouvoir donner des ordres et être obéies. Les femmes accumulent des millions d’heures de bénévolat. Elles deviennent « marraines de guerre », écrivent des lettres aux soldats dont des extraits sont repris par des comédiens.

 

Cet effort va faciliter l’acquisition du droit de vote en 1918. Mais les femmes vont vite être retournées au foyer. Pour elles, la révolution libératrice ne reprendra qu’après la seconde autodestruction du monde…

 

Diffusion sur ICI Radio-Canada Première, les dimanches à 16 h du 11 mai au 8 juin. Aussi en ligne sur le site de Radio-Canada.