Blanc sur blanc, rien ne bouge…

Dans la version québécoise de 19-2, Réal Bossé et Claude Legault sont les personnages principaux. Dans la version anglaise, le rôle de Bossé est joué par Adrian Holmes, comédien afro-canadien.
Photo: Source Radio-Canada Dans la version québécoise de 19-2, Réal Bossé et Claude Legault sont les personnages principaux. Dans la version anglaise, le rôle de Bossé est joué par Adrian Holmes, comédien afro-canadien.

La série policière québécoise 19-2 vient d’être tournée en anglais pour le marché canadien et étasunien. La production mérite amplement cette reproduction qui entrera en ondes sur la chaîne Bravo le mercredi 29 janvier et le lendemain sur CTV.

 

La série se passe toujours à Montréal. L’agent Benoît Chartier, joué par Claude Legault dans la version québécoise, devient Ben Chartier dans la seconde. Jared Keeso l’incarne. Lui aussi est blanc comme belle neige. L’autre personnage central, celui de Nick Berrof, slave joué par Réal Bossé, devient Nick Barron, rôle confié cette seconde fois à Adrian Holmes, comédien afro-canadien.

 

Est-ce même acceptable de le souligner ? Les documents promotionnels de la série n’en font pas de cas. Pourtant, pour quiconque fréquente un peu les écrans et les scènes artistiques québécoises francophones, le changement de casting fait son effet. Ici, en gros, la diversité ne s’affiche pas ou presque pas. Dans le 19-2 d’origine, toute la distribution était plus blanche que blanche, à l’exception d’un rôle secondaire de policier alcoolique…

 

Ou alors, on fait dans le cliché à n’en plus finir. Dans Les jeunes loups de TVA (le deuxième épisode est diffusé ce lundi soir), les brutes d’origines haïtiennes gonflent les gangs de rues et les Arabes portent le foulard islamique. La semaine dernière, à ici Radio-Canada Télé, une femme de chambre voilée déclenchait une peur bleue du terrorisme chez le comptable de L’Auberge du chien noir

 

« Personnellement, une des émissions qui m’a le plus frappé c’est Trauma : On est dans un hôpital et tous les médecins sont blancs », confie Jérôme Pruneau, directeur général de Diversité art Montréal (DAM) qui a pour mission de promouvoir les artistes de toutes origines et les organismes de la diversité culturelle. « Au CHUM, nous avons vérifié, seul un médecin sur cinq est d’origine francoquébécoise. Nous sommes donc vraiment loin de la réalité dans nos fictions. »

 

Toc, toc, toc

 

D’où l’idée du nouveau magazine Tic Art Toc, conçu et imaginé par DAM pour relayer la réflexion et la création marginalisée, ignorée. M. Pruneau est le rédacteur en chef et le directeur artistique de ce média à l’ancienne (en papier, vendu 14 $, plutôt qu’aux écrans et gratuitement) avec un titre un peu, comment dire, un peu cliché. « On s’est dit que oui, ce titre est dur à dire, mais qu’une fois appris, on ne l’oublie plus », résume le patron.

 

De toute manière, what’s in a name ? Le mot importe moins que la chose. « Pour nous, Tic Art Toc, c’est surtout un espace politique d’expression. Nous sommes dans un mouvement inclusif. Nous sommes là pour favoriser la diversité. On peut donc exprimer des points de vue sur ce sujet social et politique dans la revue. Mais on veut aussi y faire le pont entre diversité, art et réflexion. Nous offrons plusieurs niveaux de lecture. »

 

Le comité de rédaction rassemble des artistes, des travailleurs culturels et des universitaires. Les sections proposent des portraits d’artistes, des échanges entre créateurs, mais aussi des essais sur des thèmes de circonstances. Dans ce premier numéro, l’anthropologue Bob W. White de l’UdeM livre même un plaidoyer contre la diversité.

 

« Si je m’insurge contre la diversité, c’est à cause de la façon dont elle a été banalisée et instrumentalisée, écrit-il. Je ne veux plus célébrer la diversité parce que nous savons très bien qui sera de la fête et qui sera absent, qui va manger du gâteau, qui va manger des miettes et qui va crever de faim. Si je repousse la diversité, c’est parce que l’usage que nous avons fait d’elle nous donne la fausse impression d’avoir accompli le difficile travail de rapprochement, un travail qui nous oblige à confronter le côté obscur de la différence et parfois le nommer. »

 

Athée jusqu’aux pieds

 

Certains travers de la société québécoise sortent de l’ombre devant la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi sur la laïcité et les valeurs québécoises. Il est question de la charte dans un autre essai. Totosolo, Argentin d’origine, président du DAM et « athée de la tête aux pieds », écrit qu’il s’agit d’un pari de dupes.

 

« Parce que ce que nous vivons actuellement concernant la laïcité est précisément le contraire : c’est bien la négation de la diversité, écrit-il. Et la religion, comme la musique, la bouffe, les turbans et les tatouages et le henné sont des manifestations culturelles. […] Ne nous laissons pas confisquer, au nom de la liberté de tous, la liberté d’être ce que nous sommes. »

 

Le directeur de la publication, qui se présente personnellement comme un laïque convaincu, souligne finalement que plus de diversité aux écrans ou sur les scènes ne nuirait certainement pas pour harmoniser les rapports entre tous les Québécois. « J’ai l’impression qu’on a créé un climat de tension qui n’existait absolument pas, dit M. Pruneau. J’ai l’impression qu’on a donné de la légitimité à des personnes et des positions qui reposent sur la peur et l’ignorance de l’autre. »

8 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 20 janvier 2014 06 h 29

    L'exclusion

    Je vous félicite pour cet article, et bravo à Tic Art Toc. C'est très difficile d'aborder ce sujet sans être censuré ou accusé de faire passer les Québécois pour des fascistes. Je constate ce déséquilibre ailleurs au Canada et aux USA et je le dénonce avec autant de vigueur. La presse politique nord-américaine est particulièrement blanche, et j'inclue Le Devoir qui a pignon sur rue dans un ville où 31% de la population provient de minorités visibles. Au Québec un parti politique circule une vidéo de propagande pour sa campagne électorale montrant leur cheffe faisant la tournée de la province, rencontrant des foules de gens, et de Montréal on voit la croix sur le Mont-Royal, mais pas une seule personne d'une autre race ou culture dans une ville ou une personne sur trois provient d'une minorité visible. On viendra plus tard pointer du doigt le 'vote ethnique' comme cause de ses déboires sans même considérer qu'on a tout fait en son pouvoirpour les isoler.

    Les organisations et média culturels et politiques entretiennent une blancheur artificielle pendant que mes enfants, neveux et nièces marient et ont des enfants avec des personnes provenant de minorités visibles. Les images que l'on circule des villes doivent mieux refléter leur réalité si l'on veut que ses citoyens participent avec enthousiasme à son essor. On ne peut reculer dans le temps, il faut faire des choix et adopter des politiques qui reflètent la réalité si l'on veut réussir.

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 janvier 2014 17 h 35

      Comment peut-on voir la culture d'une personne?

  • France Marcotte - Abonnée 20 janvier 2014 07 h 27

    Un constat, des sous-entendus et une conclusion douteuse

    Blanc sur blanc, c'est une nécessaire observation.

    Mais pour l'analyse, on repassera...après avoir réfléchi plus finement.

  • Marthe Pouliot Duval - Abonné 20 janvier 2014 08 h 48

    Unité 9...

    Vous auriez dû mentionner Unité 9 ou l'on côtoie tant chez les détenues que chez les "I.P.L." la "diversité" comme vous dites.

  • - Inscrit 20 janvier 2014 09 h 23

    Assez là, c'est assez !

    Je viens tout juste de lire l’article en version papier. Et laissez-moi vous dire que j’en ai juste ras le bol de cette auto-culpabilisation des Québécois par eux-mêmes ! Et aussi de ce réflexe de tout ramener à l’apparence physique.

    Disons clairement, j’en ai assez de cette vision raciale de la représentation ethnique ! Dans nos société, plurielles, nous pouvons très bien être de peau foncée et être tout à fait Québécois. Et on peut être blanc comme un drap et vivre à l’asiatique ou au rythme africain. D’où vient cette obsession qui se dit multiculturelle et ouverte et pour qui tout se mesure à la couleur de l’épiderme ?
    Une question me titille. Si dans la série Trauma, les médecins sont des acteurs « blancs » alors que dans la réalité les Québécois francophones sont une minorité, ne serait-ce pas parce que le Québec intègre les minorités par le haut plutôt que par le bas ?

    La vraie question, puisqu’on parle de comédiens, n’est-elle pas celle à savoir si les minorités linguistiques et « visibles » (puisque l’auteur y porte une attention spéciale) sont sous-représentées dans les écoles de théâtre francophones par rapport à la population globale ? Car on parle de comédiens, ici, pas de chirurgiens !

    En effet, les francophones québécois sont peut-être surreprésentés chez les comédiens, où le salaire moyen frise les 20 000 $ par année alors qu’ils sont sous-représentés chez les chirurgiens, où le salaire moyen, quel que soit l’âge, frise les 340 000 $ en moyenne par année. Faut-il blâmer encore le Québec de si mal intégrer ses minorités visibles ?

    Alors, les minorités sont mal représentés dans les médias au Québec ! Telle semble la conclusion de l’article. Le Québec fait la mauvaise part aux minorités visibles !

    Il y a bien Maka Kotto, mais de ce temps-là, il n’est pas disponible. Il est ministre québécois des Affaires culturelles, le pauvre ! On intègre si mal nos minorités visibles !

  • Benoît Arsenault - Inscrit 20 janvier 2014 10 h 40

    La représentativité de nos séries de fiction

    La plupart des téléromans et téléséries présentent une brochette de personnages représentatifs du milieu où la série se déroule. Un téléroman comme Yamaska, dont l'action se passe à Granby, présente un personnage "de couleur" sur la vingtaine de personnages principaux. Cela est semblable à la proportion de 5% de gens issus de l'immigration qui résident dans cette région. Même chose pour Providence, dont l'action se déroulait en Estrie, ou Mémoires vives, qui se passe à Mont-Saint-Hilaire et sur la Côte-Nord. La quotidienne 30 vies est, évidemment, très représentative de la diversité ethnique des écoles publiques du quartier Centre-Sud. Même Victor Lévy Beaulieu avait ajouté quelques personnages d'origines diverses dans son dernier téléroman, Le bleu du ciel, qui se déroulait au Bas-Saint-Laurent. Une oeuvre de fiction doit avant tout dépeindre le milieu dans lequel il se déroule. Avoir 25% de personnages issus de l'immigration pour une série se déroulant à La Tuque, sans que celle-ci se déroule, par exemple, dans des classes d'intégration pour nouveaux arrivants, entâcherait la crédibilité de l'oeuvre. Alors, doit-on encourager les auteurs à écrire des séries se déroulant dans la très cosmopolite métropole pour donner plus de place aux acteurs issus de l'immigration ?