Médias et politique - Léo Bureau-Blouin plaide pour le temps de la réflexion

Avant d’être élu député, Léo Bureau-Blouin, à titre de leader du mouvement étudiant, a goûté à la médecine des médias et de l’instantanéité.
Photo: Clément Allard - Le Devoir Avant d’être élu député, Léo Bureau-Blouin, à titre de leader du mouvement étudiant, a goûté à la médecine des médias et de l’instantanéité.

Action, réaction. Et de plus en plus vite, évidemment. Sitôt une décision connue, une intention exprimée, une nouvelle diffusée, la meute des journalistes se jettent sur les élus pour en tirer des commentaires et des répliques, autant que possible cinq à six secondes qui crient à la fin du monde à tout coup. Léo Bureau-Blouin est souvent du lot, enfin, du côté qui reçoit le micro. Et très franchement, il trouve ce jeu dangereux.

 

« Quand un sujet surchauffe, les journalistes questionnent les élus à chaud, par exemple quand nous entrons au caucus, explique-t-il en entrevue au Devoir. Ils n’ont pas toujours le temps d’y penser et, s’ils refusent de répondre, ils passent à la trappe. Je le vois tous les jours et je l’ai vécu personnellement. Ou bien un rapport paraît, un document de quelques centaines de pages très étoffées, du Vérificateur général par exemple, et là, il faudrait être capable en dedans de cinq, dix ou quinze minutes de réagir, de formuler une opinion. […] Nous sommes dans un monde d’informations jetables. Or, les lois, ce ne sont pas des lois jetables. Il y a donc une réflexion qui s’impose parce que l’instantanéité peut devenir un péril pour la démocratie. »

 

Importantes questions

 

L’ex-leader étudiant devenu député et adjoint parlementaire à la première ministre (pour le volet jeunesse) analyse les grandeurs et les misères de cette instantanéité dans un texte reproduit aujourd’hui dans la page Idées du Devoir (A 7). Le député péquiste de Laval-des-Rapides y note qu’au début du siècle, le quart des nouvelles avait une espérance de vie d’un à trois jours. Maintenant, à peine une information sur dix jouit de la même « longévité ». En plus, le volume d’informations produites et relayées ne cesse de croître. Bref, c’est la surabondance suractive.

 

« J’ai écrit ce texte parce que ça fait un peu plus d’un an que je vis une expérience parlementaire à titre de député et une des choses qui m’ont le plus marqué pendant cette année, c’est que non seulement l’information circule à un rythme impressionnant, mais qu’en plus le phénomène s’accélère, reprend-il en entrevue téléphonique. Je fais partie de la génération née avec RDI, LCN, Internet et les réseaux sociaux. Je suis un habitué de ces plateformes. Je pense que ce sont des outils puissants pour la démocratie, on l’a vu avec les contestations étudiantes qu’on pouvait organiser en quelques instants. Mais je crois que ces outils soulèvent aussi des questions importantes pour la démocratie. »

 

Lesquelles ? M. Bureau-Blouin revient sur les effets de la production accélérée d’information avec plusieurs heures de tombée par jour pour presque tous les médias là où il s’en trouvait souvent une seule il y a quelques décennies à peine, sauf pour la radio, évidemment, mère des médias mobiles et instantanés.

 

Alimenter la bête

 

« Il faut alimenter la bête, et la pression se transpose sur les élus, poursuit l’ex-leader étudiant, lui-même une bête à média hyperefficace. Nous sommes appelés à réagir chaque matin et plusieurs fois par jour, tout de suite, à chaud sur des sujets complexes. On exige de nos élus qu’ils prennent les meilleures décisions, qu’ils prennent le temps de réfléchir, mais ce temps nécessaire à la réflexion devient très mince, voire inexistant. Si le phénomène continue de s’accélérer, je me demande comment les élus seront capables de suivre le rythme et la frénésie. »

 

Le jeune député ne ménage personne, mais ne culpabilise personne en particulier. Les fautes semblent bien réparties entre les journalistes, les députés, les ministres ou les maires et finalement tous ceux qui peuvent maintenant investir les médias, commenter, microbloguer, photographier, etc.

 

Il reconnaît en même temps les indéniables aspects positifs de l’incroyable révolution en marche. Une masse infinie d’information circule, s’échange et se commente. Lui-même s’active beaucoup sur son site leobureaublouin.org et sur plusieurs autres plateformes (Twitter, Facebook, YouTube, Flickr). Il a aussi lancé une consultation en ligne sur le réseau québécois Cocokiko pour consulter les citoyens sur divers sujets, des armes à feu à la malbouffe.

 

Le « mal » offre donc en partie ses propres remèdes. « Je demande si on ne peut pas utiliser cette force des réseaux sociaux et d’Internet pour s’étendre davantage, dit-il. Je pense qu’en tant qu’élu, on n’a pas le choix : il faut être présent sur ces plateformes. Il faut être capable de générer de l’information et du commentaire rapidement, mais il faut aussi pouvoir aller plus en profondeur. »

 

Comment ? Ce qui donnerait quoi concrètement ? Le texte de la page A 7 fournit des bribes de solutions. L’entrevue en rajoute un peu, encore et toujours avec cette idée de donner du temps au temps.

 


« Les élus peuvent par exemple mettre en valeur leur travail à travers des blogues ou des vidéos pour s’exprimer plus longuement,conclut le jeune député, médiologue malgré lui. On ne peut pas traiter des sujets comme les régimes de retraite ou “Mourir dans la dignité” en quelques secondes, en 140 caractères. Surtout qu’il faut toujours “puncher” pour être relayé. On ne peut pas “puncher” sur tous les sujets. On ne peut pas tout juger comme étant “la pire décision du XXIe siècle” ou “la meilleure décision de notre temps”. Il faut un peu de nuance entre ces deux pôles. Il faut dépasser les slogans. Il faut aller plus en profondeur. »

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