Illico presto

Un spectre hantait le Marché international du programme audiovisuel (Mipcom) qui se tenait à Cannes cette semaine, le spectre inquiétant des nouvelles plateformes de distribution de films et d’émissions à la demande. Le service Netflix, déjà bien implanté aux États-Unis et au Canada, mais aussi dans toute l’Europe du Nord, ferait son entrée en France et en Belgique en 2014, où les télés dites historiques s’inquiètent sérieusement devant ce nouveau joueur qui casse tous les modèles.

 

Des concurrents relèvent déjà le défi. La belge Télénet offre Rex Rio pour environ 35 $ par mois. Le service donne un accès illimité à 300 nouveaux films par année et à des séries américaines.

 

Et ici ? Au Canada anglophone, un foyer sur quatre est branché sur Netflix. Au Québec, où le service existe depuis trois ans environ, à peine 5 % des foyers francophones y sont.

 

Ici, en fait, la popularité de la vidéo sur demande se mesure avec le service Illico de Vidéotron (une filiale de Québecor), qui fête son dixième anniversaire cette semaine. Le système a été, sinon le premier disponible en Amérique du Nord, en tout cas le premier à cette échelle.

 

« Nous étions à l’avant-garde tant du point de vue technologique qu’en ce qui concerne le modèle d’affaires, explique Isabelle Dessureault, vice-présidente, exploitation des contenus et affaires publiques de Québecor. La technologie de fibre mêlée à du coaxial nous permet toujours de faire du bidirectionnel, ce que les technologies concurrentes d’il y a dix ans, le satellite par exemple, ne permettaient pas. En plus, nous avons été les premiers à proposer des émissions de télé en rattrapage à nos clients. Nous avons pu le faire parce que nous travaillions à l’intérieur d’une même organisation comprenant des chaînes et le système câblé. À l’époque, on s’en doute, les dirigeants de TVA n’étaient pas très chauds à l’idée. Ils disaient que les cotes d’écoute allaient baisser et que cette autre diffusion ne rapporterait pas en pub. »

 

La première année, en 2003, le service a enregistré 266 000 commandes. La barre des 100 millions (100 000 000 !) a été franchie en 2012. Il devrait s’en ajouter 35 millions cette année.

 

Bell est entrée en concurrence dans le secteur en 2011. Vidéotron a beaucoup diversifié l’offre (qui comprend maintenant aussi bien Radio-Canada que HBO), produit des émissions originales (comme LibTV) et ajouté la vidéo sur demande à volonté, une sorte de Netflix québécois, en février dernier. Ce service compte déjà 50 000 abonnés. « Ce n’est plus une tendance, mais une habitude bien ancrée, résume la vice-présidente. La vidéo sur demande prend acte des nouveaux modes de vie, dit-elle. Ce service n’oblige pas à se déplacer au club vidéo et offre une souplesse de branchement. »

 

Seulement, pour l’instant, la très, très grande part des téléchargements est gratuite. Tellement que le modèle d’affaires ne rapporte toujours pas puisque le contenu diffusé numériquement sur demande doit être encodé et stocké, ce qui coûte bonbon, sans compter la complexe gestion des droits. « Ce sont toujours des services pratiquement déficitaires, avoue la vice-présidente. Il faut des fortunes pour soutenir une infrastructure qui répond à des centaines de milliers de demandes par jour qui ne génèrent aucun revenu direct. »

 

Le spectre fait peur et mal partout. Les clubs de location de films ferment partout, y compris ceux de Québecor. À long terme, ici comme ailleurs, la télé à la carte, à la pièce, sur demande, menace les chaînes historiques, y compris TVA.

 

« Nous n’essayerons pas d’arrêter des tsunamis mondiaux, dit la v.-p. Maintenant, la nouvelle tendance concerne l’explosion des contenus sur demande sur les plateformes numériques émergentes, tablettes, Web, mobiles. »

 

Est-ce que dans dix ans les gens n’auront plus d’abonnements télé ? « Nous ne sommes pas en train d’essayer d’arrêter cet autre tsunami, répond très franchement Isabelle Dessureault, ajoutant que Vidéotron dessert tout de même 1,8 million d’abonnés. Au contraire, on l’embrasse. Et encore là, on est précurseurs. Nous avons été les premiers à lancer la vidéo sur demande sur le Web et en modes différenciés. Nos clients peuvent commencer une émission sur la télé à la maison et finir de la visionner sur leur tablette dans l’autobus. »