Du bon usage des médias

Simon Tremblay-Pepin est chercheur à l’Institut de recherche et d’information socio-économique.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Simon Tremblay-Pepin est chercheur à l’Institut de recherche et d’information socio-économique.

La bonne vieille dialectique apprend à penser l’unité des contraires. Il en faut un peu pour comprendre ce que Simon Tremblay-Pepin va faire comme nouveau blogueur au Journal de Montréal (JdeM).

 

Ce ne sont pas tant ses idées franchement de gauche qui détonnent là. Surtout maintenant que le JdeM, amélioré depuis cette semaine, ne comprend pas moins de 35 nouveaux commentateurs, dont quelques autres de la même large famille de pensée dite progressiste.

 

La nouvelle recrue, avec aussi Martine Desjardins, Laure Waridel et Hugo Latulipe, rejoint une trentaine de blogueurs et chroniqueurs déjà bien établis dans ce média pour composer une fresque idéologique d’une grande et riche diversité. Le JdeM diffuse Léo-Paul Lauzon, mais aussi Jacques Brassard, Réjean Parent et Nathalie Elgrably-Lévy. Qui dit mieux dans le grand écart ?

 

Ce qui étonne donc, c’est plutôt de voir M. Tremblay-Pepin commenter lui-même l’actualité après avoir dit dans son récent essai Illusions (Lux) tout le mal qu’il pense de l’emportement médiatique dans le commentaire. « On peut remarquer […] la place prise par les chroniqueurs en tout genre, écrit-il. Billets d’humeur et chroniques dans les médias écrits, commentaires aux accents très personnels dans les médias électroniques : l’information cède le pas à l’opinion. »

 

Plus loin, dans ce « petit manuel pour une critique des médias » (selon le sous-titre), le chercheur de l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), think tank progressiste fondé en 2000 (irisqc.ca), explique encore que Québecor et Gesca sont liés, par leurs dirigeants, à la classe dominante. Il ajoute que, dans une perspective marxiste à la Gramsci, la majorité des journalistes contemporains deviennent des « intellectuels organiques » de cette classe.

 

Bref, que va-t-il faire lui-même dans cette galère ? Et de quoi ou de qui sera-t-il l’intellectuel organique ?

 

« Je deviens un parangon du commentaire ! répond-il en riant. Je pense faire oeuvre utile en disant ce que je dis dans les médias, en relayant une autre pensée que celle de la classe dominante. Je commence à bloguer au Journal de Montréal pour continuer le travail que je réalise déjà au sein de l’IRIS. Je veux parler au plus de monde et à des gens qui ne nous entendent pas d’habitude. Le lectorat du JdeM, il est évident qu’il n’a pas accès à ce qu’on dit habituellement, alors peut-être qu’il entendra un autre son de cloche. »

 

Du marketing

 

Simon Tremblay-Pepin pousse l’honnêteté intellectuelle jusqu’à une étonnante lucidité par rapport au jeu qu’il joue ou qu’on lui fait jouer, à lui comme aux autres gauchistes de service, dans ce contexte médiatique. « Il y a une stratégie de marketing derrière ça, dit-il, une stratégie relativement claire pour diversifier l’offre. Le Journal se cantonnait dans une certaine posture idéologique, ce n’est pas très audacieux de l’affirmer. Et là, on essaie de diversifier. On verra ce que ça donnera en matière de succès. Je ne suis pas sûr que ça va donner plus de lectorat ; ça va peut-être permettre de le diversifier par contre. Mais de toute évidence, c’est mû d’abord et avant tout par une stratégie de marketing. »

 

Il parle aussi des forces sociales agissantes derrière ses propres idées et d’un cycle sectoriel capable de s’ajuster. Les idées de gauche reprennent de la vigueur depuis un certain temps et les médias en tiennent compte. La toute première vidéo en ligne postée par le directeur des communications de l’IRIS portait sur une nouvelle étude de son institut montrant que le 1 % des Québécois ayant les plus hauts revenus s’enrichit et paye moins d’impôt depuis 30 ans. Des propos clairs et nets, une démonstration convaincante : Simon Tremblay-Pepin y fait preuve de la même étonnante capacité de synthèse qui caractérise Illusions.

 

Écouter pour voir

 

Un exemple ? Le livre note que presque partout les médias relaient les opinions par paires franchement opposées. Le matin, ICI Radio-Canada Première ou le 98,5 FM proposent des duos bien campés. Il y a bien toujours deux côtés à une médaille, non ?

 

« Cette application mécanique d’une parité artificielle du pour et du contre […] transforme tout débat en une opposition manichéenne entre deux points, qui appelle à tout bout de champ les citoyens à faire un choix déchirant, réplique l’analyse. Plus encore, en choisissant de mettre l’accent sur la controverse plutôt que le contenu des arguments, on conduit facilement le public à se faire une opinion en fonction de la personnalité des intervenants plutôt que de ce qu’ils défendent. Le manichéisme de cette présentation a aussi le désavantage de faire de chaque débat un affrontement plutôt que de le présenter comme un dialogue possible. »

 

L’essai oscille entre ce genre de descriptions fines de certaines pratiques journalistiques et les plus hautes perspectives critiques sur l’univers médiatique. Les deux premiers chapitres parlent de l’idéal du journalisme en démocratie et des problèmes déontologiques de cette mécanique à nouvelles (la normalisation du discours, la concentration de la presse, etc.). Les quatre sections suivantes résument des théories critiques des médias proposées par Chomsky, Bourdieu, Gramsci et Freitag, avec le tour de force de les rendre tout à la fois intelligibles et non exclusives.

 

« Je m’adresse aux étudiants de cégep ou en première année de bac à qui l’on sert souvent des critiques simplistes des médias, explique le vulgarisateur. Je veux piquer leur curiosité. Il y a aussi en filigrane un dialogue avec les militants et les militantes progressistes qui répètent qu’il ne faut pas fréquenter les médias traditionnels trop près du pouvoir. Je suis assez en désaccord avec le radicalisme antimédia, que je trouve parfois outrageusement simpliste. »

 

La synthèse éclairante est née de conférences prononcées devant des groupes de pression, mais aussi d’une pratique intime du travail des communications. Avant ses études doctorales en sciences politiques à l’Université York, à Toronto, Simon Tremblay-Pepin a étudié en journalisme et travaillé comme consultant en relations publiques, notamment pour Québec solidaire. On voit le jeune spin doctor en action militante dans le film À contre-courant de Lisa Sfriso. « On ne se refait pas, dit-il. J’ai été formé en journalisme au cégep. J’ai passé ma vie à écrire des communiqués de presse. »

 

Et maintenant des chroniques au Journal de Montréal. Toujours aussi franc, le jeune intello recommande de s’abreuver à cette source et à bien d’autres. Il cite pêle-mêle The Economist, Le Devoir (« avec ses défauts »), Le Monde, ICI Radio-Canada Première. « Je m’abreuve à des sources assez main stream en les complémentant par des sources indépendantes. » Une autre manière d’allier les contraires…

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