Charte des valeurs québécoises - Brûler pour ne pas s’éteindre

Gérard Bouchard, qui présidait en 2008 avec Charles Taylor la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, répondant aux questions des journalistes lors du dépôt du rapport.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Gérard Bouchard, qui présidait en 2008 avec Charles Taylor la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, répondant aux questions des journalistes lors du dépôt du rapport.
Voilà, c’est reparti. Le Québec s’engage dans une nouvelle crise autour des signes ou des comportements religieux et, encore une fois, les médias jouent un rôle dans l’affaire surchargée de tensions.

Le gouvernement péquiste a laissé filtrer qu’il voulait faire adopter cet automne une charte des valeurs québécoises en lieu et place de la charte de la laïcité promise et attendue. Les points de vue des commentateurs professionnels sur les questions constitutionnelles, légales, politiques, morales ou stratégiques ne manquent déjà pas dans ce dossier délicat.
 
« Il y a un emballement généralisé pour la thématique très controversée, note la professeure de communication Colette Brin, de l’Université Laval. Actuellement, on parle de cette charte que personne n’a vue, mais, au fond, il est question de la diversité culturelle et religieuse dans l’espace public. »
 
En grossissant le trait, on peut ramener les perspectives médiatisées à deux positions de base pour ou contre l’idée, pro ou anti charte. Osons une allégorie incendiaire, celle du feu à apaiser ou à stimuler.
 
Étendre les braises. Selon ce point de vue, le principe de séparation de l’État et de la religion est malmené au Québec par trop de compromis ou trop de zones floues. Il faut donc défendre l’impartialité des institutions étatiques avec une loi fondamentale. Bref, avec sa charte neutralisante, le gouvernement laïque ne ferait qu’éteindre les braises déjà bien chaudes des tensions sociales où s’entremêlent des questions en rapport avec l’intégration des immigrants comme avec l’égalité homme-femme.
 
Jeter de l’huile sur le feu. De ce point de vue, le gouvernement nationaliste instrumentalise le sécularisme pour agiter des tensions identitaires en souhaitant qu’elles ravivent la flamme nationaliste vacillante. Bref, le gouvernement nationaliste et pyromane ne ferait que jeter de l’accélérant sur un foyer faiblard, déjà bien contrôlé par toutes sortes de mécanismes sociaux.
 
Il y a bien sûr une infinité de positions entre ces deux clans opposés. Disons cinquante nuances de gris sur l’axe du sadomasochisme collectif à la québécoise.
 
« Je n’embarquerais pas dans la question de la réalité du problème», disait mercredi la professeure Colette Brin, en entrevue téléphonique, sans commenter non plus cette classification maison des positions. « Sous toute réserve, parce que je ne suis pas en veille systématique des médias, je peux dire que je vois des réactions très émotives, tant de la part des analystes patentés que des chroniqueurs chevronnés. Il n’y a pas beaucoup de positions posées. C’est un sujet qui suscite des réactions très chaudes, ce qui est d’autant plus étonnant, je le répète, qu’on n’a pas encore vu la fameuse charte. On est en préréaction surchauffée. »
 
De plus, les perspectives pro ou anti charte traversent les médias jusqu’à composer d’étranges alliances de préposés au sens sociopolitique que tout oppose par ailleurs. Certaines divisions politiques ne tiennent plus. Des chroniqueurs du Journal de Montréal réputés à droite se chicanent entre eux ou s’allient objectivement à d’autres du Devoir plus à gauche.
 
« Les dynamiques ne sont pas propres à un seul média, ajoute la professeure. LeJournal de Montréal joue un rôle particulier dans ce dossier, mais il y a un emballement généralisé pour la thématique très controversée. Chose certaine, on ne semble plus dans la dynamique de la crise des accommodements raisonnables alors que les médias cherchaient des cas et les trouvaient. On était alors dans une crise des perceptions, comme le notait le rapport Bouchard-Taylor. »
 
La faute aux médias
 

Ce passé récent peut-il éclairer le présent comme le futur proche ? En tout cas, il y a cinq ans, la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (2007-2008) ne constatait pas de hausse importante et soudaine des pratiques de compromis dans les institutions publiques tout en documentant l’emballement médiatique pour le sujet.
 
Les chercheurs ont alors recensé 73 cas d’accommodements médiatisés en vingt-deux années consécutives, dont plus de la moitié (55 %) entre mars 2006 et juin 2007. Dans 15 de ces cas (dont les fameuses vitres givrées du YMCA de l’avenue du Parc, à Montréal), il existait « des distorsions importantes entre les perceptions générales de la population et la réalité des faits ». D’où cette idée de la « crise des perceptions » en partie alimentée médiatiquement.
 
Mme Brin et ses collègues chercheurs Thierry Giasson et Marie-Michèle Sauvageau ont proposé leur propre bilan médiatique en 2010 dans l’article « Le bon, la brute et le raciste » publié dans la Revue canadienne de science politique (vol. 43, no 2). L’analyse de contenu conclut ainsi à une implication forte des médias (en fait, des journaux dans ce cas) qui auraient amplifié l’importance du problème des accommodements raisonnables au lieu de mettre en évidence les rapports harmonieux entre la majorité et les minorités culturelles au sein de la société québécoise.
 
L’accent de la couverture et de l’analyse était par exemple constamment placé sur des malaises liés à l’immigration ou la diversité religieuse. Toute affirmation étant en même temps une négation, cette distorsion néglige du même coup les reportages et les analyses sur l’ouverture de la population québécoise envers les nouveaux arrivants ou sur l’apport social positif et nécessaire de l’immigration.
 
« Au Québec, de mars 2006 à février 2007, les quotidiens québécois ont généré un tsunami médiatique sur la question des accommodements raisonnables et ils ont présenté à la population l’image d’une opinion publique divisée », conclut l’article savant.

Malaise dans la diffusion
 
En entrevue, Mme Brin refuse de lancer plus de cailloux sur un journal en particulier. « D’autres le font bien assez », dit-elle tout en revenant sur le problème d’ensemble.
 
« Les journaux ont répété qu’on avait un malaise au Québec à l’égard de l’intégration et des minorités religieuses, que c’était un problème urgent à régler, alors que les preuves venaient de commentaires, de vox pop, de sondages, qui peuvent aussi être partiaux, explique Colette Brin. Les médias ont joué un rôle dans la crise. C’est un de leurs travers d’accentuer les conflits. »
 
Et comment ? « Il y a une construction de l’opinion à l’oeuvre, répond la spécialiste. Les médias ne font pas que refléter leur société : ils y agissent concrètement. Si l’opinion semble favorable au projet de charte en ce moment, c’est en partie le résultat de la couverture médiatique des dernières années. »
 
Le chat philosophe de Geluck le résume bien : les gens pensent s’informer sur le monde en lisant le journal alors qu’ils s’informent surtout sur ce que pense le journal du monde. Et c’est probablement reparti…

 

20 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 septembre 2013 06 h 05

    Avantage

    L'avantage d'avoir fait couler de l'information est que les hauts cris et les réponses à fleur de peau sont maintenant proche de s'épuiser. On ne peux répéter les même phrases creuses ou émotives à n'en plus finir, on va finir par manquer d'arguments. Pis là là, on va pouvoir parler comme du monde !

    Vous avez fini de vous égosiller ? On peux-tu réfléchir maintenant ?

  • Julie Blaquière - Inscrite 3 septembre 2013 06 h 37

    Une chartre comme un cadre...

    ... tout au plus pour protéger les acquis. L'ouverture c'est à partir de là qu'on doit l'avoir pas avant. La chartre évoluera comme la société dans laquelle elle est née. Et si les peuples autochtones décidaient d'avoir une chartre eux aussi? Que de beaux emprunts on pourrait faire surtout en matière d'écologie!

  • Francois Parent - Inscrit 3 septembre 2013 07 h 02

    Taylor traverse une crise de perception

    Taylor prétentd que nous traversons une crise de perception. C'est lui qu'il dénonce, comparer le Québec au système soviétique de Boris Elstine c'est avoir un gros problème de perception. De porter des jugements sans même avoir connaissance du rapport c'est vivre une crise de perception. Il n'est plus crédile dans ce dossier, il ne fait que jeter de l'huile sur le feu, de rabaisser et mépriser les Québécois.

    • Denis Marseille - Inscrit 3 septembre 2013 10 h 29

      Boris Elstine est le premier président de la fédération russe et n'a rien à voir avec le système soviétique et il serait plus précis de parler d'ère post soviétique qui est une tentative de démocratisation basée sur une économie capitaliste.

      Mais, dans les faits, le pays est à terre et la mafia russe a mis la main sur ce qu'il restait de richesses.

      Cependant, je crois que M. Taylor a plutôt parlé de m. Poutine et il faisait référence a sa loi anti-gais. Comparer le Québec à la Russie de Poutine est une erreur.

      Ce n'est pas une raison pour faire dire n'importe quoi à M. Taylor.

    • Adam Ikdas - Inscrit 5 septembre 2013 22 h 52

      M. Taylor est un intellectuel. il a donc de la vision. Faut voir la définition d'un intelectuel avant de juger M. Taylor.

  • André Michaud - Inscrit 3 septembre 2013 10 h 26

    Comme en 1600 ?

    Au début de la colonie les hughenots protestants avaient droit de pratiquer leur religion à condition de le faire en privée et n'avoir aucun signe extérieur de leur conviction....back to the futur?

    Le but de cette Charte n'est pas d'exclure la religion des services donnés par L'état (sinon les signes catholiques disparaitraient aussi) mais de diviser les québécois entre le NOUS (franco-catholqiue) et le EUX (les autres..) et c'est dans la logique du PQ que d'avoir un "pays" plus ethnocentrique.

    • Franklin Bernard - Inscrit 3 septembre 2013 11 h 19

      Avez-vous des preuves de ce grave procès d'intention que vous faites au PQ? Qui vous dit que les signes catholiques ne disparaîtront pas?

      Il faut être très vigilants, certes, et je serai le premier à dénoncer la moindre tendance discriminatoire identitaire (je le dis ailleurs), mais lancer ce genre d'anathème sans fondement ne fait qu'attiser les haines anti-Québec, trop heureuses de pouvoir accuser maintenant les Québécois de xénophobie et d'intolérance.

      Assez de condamnations sans preuves. Attendons et voyons.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 3 septembre 2013 13 h 14

      Références S.V.P.

      Surprenante, votre affirmation. À ma connaissance il n'y a jamais eu de Hugenots en Nouvelle-France. Louis XIV l'avait explicitement interdit. À moins que vous ne parliez de prisonniers venus du sud ?

      Exliquez-vous s'il-vous-plaît.

    • Pierre Samuel - Inscrit 3 septembre 2013 16 h 30

      Bien d'accord avec vous, M. Michaud. Ce fractionnement péquiste entre «NOUS» et «EUX» est d'ailleurs un legs de l'ère Parizeau.

      Les regrettés René Lévesque et Gérald Godin n'ont jamais eu besoin, grâce à leur grand pouvoir de persuasion, de charte particulière pour convaincre nombre d'immigrants, sans être dans l'obligation de les braquer inutilement dans une fausse solution pour un faux problème de la part d'un gouvernement minoritaire et insécure.

    • André Michaud - Inscrit 3 septembre 2013 17 h 47

      @ Jean Marie Francoeur

      Champlain lui-même venait d'un milieu protestant hughenot. Il avait vu l'avantage de se convertir pour avoir les faveurs du roi, mais il toujours prêché la tolérance religieuse.

      Il rêvait d'une nouvelle-france plus tolérante qu'en Europe.

      Cependant il devait devant le roi proclamer la primauté de l'église catholique et ne pas laiser voir "trop" de sympathie pour les hughenots protestants.

      Probablement que si il avait véçu aujourd'hui ,son horreur des guerres religieuses qui a vécu dans son enfance l'aurait rendu encore plus compréhensif envers les autres croyances, et contre la charte du PQ ??? ..mais cela on ne le saura jamais...

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 3 septembre 2013 21 h 46

      À Monsieur Michaud,

      Champlain fut baptisé catholique le 15 août 1574.

      Le reste de votre texte relève du roman.

    • Yann Ménard - Inscrit 4 septembre 2013 09 h 47

      Ce sont plutôt les symboles religieux qui divisent les gens entre «NOUS» et «EUX» : nous les juifs, eux les musulmans, nous les catholiques, eux les sikh, nous les hindous, etc.. Le tout affiché bien en évidence sur le front des individus, de sorte que leur identité religieuse constitue leur premier acte de communication publique, ce qui les définie d'emblée dans leurs relations aux autres. Or, toutes ces religions ont de longues et persistentes histoires de conflits intercommunautaires.

      La sécularité, au contraire de diviser, demande à tout ce beau monde de faire preuve d'un peu de modestie à cet égard et de se présenter comme citoyens neutres. Et ceci dans le but de promouvoir la coopération et l'intégration, malgré les différences confessionnelles. Si c'est ça que vous appelez «diviser», votre boussole est à l'envers...

    • Michèle Poupore - Inscrite 4 septembre 2013 16 h 32

      M. Francoeur,

      je vous suggère la lecture du titre suivant «Des loups dans la bergerie» de Jean-Louis Lalonde (2002).

      Les protestants francophones, les Huguenots étaient bien dans la colonie, d'ailleurs la cie de fourrure «Caen» était financée par des protestants. Abraham Martin, celui à qui on doit le nom des fameuses plaines à Québec était protestant.

      Bonne lecture.

    • Marc Lacroix - Abonné 5 septembre 2013 08 h 07

      M. Michaud, vous dites :
      "...Le but de cette Charte n'est pas d'exclure ... mais de diviser les québécois entre le NOUS (franco-catholqiue) et le EUX (les autres..)"

      Curieusement, ce qui divise les Québécois, c'est le fait que des personnes se sentent obligées de mettre en évidence leur religion. Qui veut mettre l'accent sur les différences ? Les croyants eux-mêmes devraient se demander pourquoi ils tiennent à porter des vêtements ou articles qui les distinguent sans équivoque du reste de la population. Qu'un bouddhiste médite dans sa chambre avant d'aller travailler ne dérange personne, mais quand certains groupes cherchent à être traités différemment du fait de leur croyance, là il y a un problème. À la base, la religion est un choix personnel, pourquoi ce choix devrait-il avoir des impacts un peu partout dans notre société, au point où l'on exige ceci ou cela... pour des motifs religieux.

      J'attire votre attention sur le fait que le gouvernement précédent savait qu'il existait un problème sérieux et latent, mais outre le fait de créer une commission d'enquête sur le sujet, il s'est contenté de rester dans le vague et n'a rien réglé. Le gouvernement actuel veut se pencher sur la question peut-être devrait-on commencer par voir à quoi ressemble le projet de loi avant de sauter aux conclusions. C'est facile de critiquer et de démolir un projet qui n'est même pas encore connu, mais j'espère que nos politiciens auront le courage d'aborder cette question de façon franche et honnête avant de jouer les vierges offensées !

  • Jacques Gagnon - Abonné 3 septembre 2013 13 h 19

    Donner un sens

    Moi quand j'entend Céline Galipeau, et d'autres, répéter qu'ils nous informent et sont là pour donner une sens à l'information, je ressens un profond malaise. Vous n'avez pas à donner un sens chers journalistes, nous sommes assez grands pour le faire nous-mêmes. Informez-nous correctement et complètement et vous en aurez déjà plein vos bottes.