Les «radios-poubelles» au théâtre

Âgé de 30 ans, Lucien Ratio en est à son second texte de théâtre sur un enjeu d’actualité.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Âgé de 30 ans, Lucien Ratio en est à son second texte de théâtre sur un enjeu d’actualité.

Québec — Oui oui. Vous avez bien lu. Un artiste a décidé d’aborder sur scène le sujet très explosif des radios dites « poubelles » et des émissions de droite qui carburent à l’opinion. Entrevue sur un Gros Show qui pourrait faire jaser dans les chaumières.

 

La proposition est d’autant plus étonnante qu’elle ne va pas où on la pressent. On aurait pu s’attendre à une charge dénonciatrice du phénomène. Surtout quand on songe à ce qui se dit sur le théâtre subventionné dans ce genre d’émissions…

 

Mais l’auteur, Lucien Ratio, vise plutôt à briser le mur qui sépare ces deux mondes. « C’est facile de dire que tu ne les écoutes pas, mais il y a plein de monde qui les écoute. Moi, je fais du théâtre, il faut bien que je comprenne ce qu’ils aiment là-dedans. »

 

Baptisé Le Gros Show, le spectacle est calqué sur la réalité. Trois fausses émissions de radio seront enregistrées devant public au théâtre Périscope, à Québec. Le résultat sera retransmis en direct sur les ondes d’une radio communautaire où on n’a pas l’habitude de ce genre de propos. Puis, en décembre, les comédiens présenteront une vraie pièce de théâtre dans laquelle une intrigue se mêlera à l’émission. Cette fois, on nous montrera ce qui pourrait se dire pendant les pauses publicitaires…

 

Tout ça pour quoi ? Rendre compte d’un malaise, dit l’auteur. « C’est un constat sur l’utilisation des médias au Québec. » Il donne l’exemple de l’émission surréaliste où Denis Lévesque a fait une entrevue tout ce qu’il y a de plus sérieux sur le viol d’un bichon maltais. « En tant que société, on est rendus là. C’est correct, on peut continuer de même, mais on peut peut-être aussi faire autre chose… »

 

Âgé de 30 ans, Lucien Ratio en est à son second texte de théâtre sur un enjeu d’actualité. Sa première pièce traitait du stress post-traumatique chez les militaires. Sinon, ce natif de Montréal est surtout connu comme acteur.

 

Les fausses émissions du Gros Show sont constituées à 50 % de transcriptions fidèles de propos qui ont vraiment été prononcés à CHOI-FM, au FM-93, à l’émission de Denis Lévesque ou à celle du Doc Mailloux, entre autres. Pendant les répétitions, les comédiens n’arrivaient pas à croire que ces textes n’étaient pas inventés, raconte Ratio.

 

« Je ne veux pas démoniser ces gens-là. Je ne veux pas leur faire dire des trucs qu’ils ne diraient pas. À la limite, je voudrais que les gens qui écoutent ces émissions-là aiment ça », dit-il. « Si tu écoutes trois heures de ces émissions-là, ça se peut qu’il y ait juste cinq minutes de niaiseries, alors tu passes outre. » Or parce qu’il en a fait un « condensé », il ose espérer que ça saura « porter à réflexion ».

 

Dans de fausses publicités sur le Web, on voit les animateurs du Gros Show s’émouvoir pour les Nordiques et glisser des pubs de resto dans de banales conversations sur leur fin de semaine. L’illusion est troublante.

 

Inspiré par Orson Welles

 

L’idée d’une fausse émission est venue du directeur du Périscope, Frédéric Dubois, qui voulait refaire un coup à la Orson Welles (qui avait, dit-on, semé la panique aux États-Unis en simulant à la radio une invasion d’extraterrestres).

 

Or, certains indices récents suggèrent que ce genre de coup peut encore marcher. Lors du lancement de la saison de Radio-Canada à Québec, l’équipe de l’émission Première heure avait invité un comédien qui imitait à merveille les animateurs de droite qui critiquent la gauche et Radio-Canada.

 

Ce matin-là, un grand nombre d’auditeurs avaient contacté l’équipe parce qu’ils pensaient que c’était vrai. À tel point que l’animateur a dû faire une mise au point en ondes le lendemain et souligner que c’était bien un personnage !

 

Au-delà du jeu des illusions, Lucien Ratio cherche aussi à parler des auditeurs. « J’essaie de comprendre pourquoi on les écoute. Pourquoi c’est divertissant. Parce que ça l’est ! »

 

Le problème, dit-il, c’est qu’on ne diversifie pas ses sources d’information et qu’au final, on la déforme. « On est un peu paresseux pour aller chercher nos informations. […] OK, ça se peut que les nouvelles, ce soit plate, mais là, on est rendus que tout est sous forme de publicités et de chocs. »

 

Quant aux soi-disant débats, ils manquent d’équilibre. « Si [l’animateur] n’est pas d’accord avec toi, il te laisse pas parler. Pour rendre le show plus punché, on écrase le discours de l’autre. »

 

Reste que les animateurs sont « près des gens ». « Ça pourrait être ton voisin. » Les « gars de CHOI », disent-ils, ne gagnent pas cher. « Ça les rapproche du monde. Les gens s’identifient à eux. Ils ont l’impression que les combats de ces gars-là sont les leurs. »

 

Surtout, ils sont l’écho de leurs petites colères. « C’est une parole pour le monde fâché. C’est un exutoire. La catharsis en 2013. »

 

Comment les gens réagiront-ils et qui pourra-t-il rejoindre ? On le saura bientôt, mais chose certaine, Lucien Ratio joue le tout pour le tout. « Il y a pas mal plus de monde qui écoutent ces émissions-là que de gens qui viennent au théâtre. Comment je fais pour emmener ces gens-là à venir au théâtre ? S’il faut faire un show sur la radio pour qu’ils franchissent la porte, on va le faire », lance-t-il en riant.

2 commentaires
  • Gilles Chaumel - Abonné 3 septembre 2013 14 h 48

    Et le diffuseur du Gros Show est...

    ...CKRL 89,1, la plus vieille radio communautaire francophone d'Amérique. Me semble que ç'aurait été la moindre des choses de la nommer. :-)

    Gilles Chaumel
    Animateur et producteur depuis 1986

    Tanya Beaumont
    Directrice de la programmation

  • Daniel Bérubé - Inscrit 3 septembre 2013 16 h 57

    « Si tu écoutes trois heures de ces émissions-là, ça se peut qu’il y ait juste cinq minutes de niaiseries, alors tu passes outre. » Or parce qu’il en a fait un « condensé », il ose espérer que ça saura « porter à réflexion ».

    Très bien dit, et de plus, considérer que le "condensé" a aussi pour effet de rendre le "poussé fort" des 02h55 restant "pas si pire"...