Cent ans de Liberté au Manitoba


	La Manitobaine d’adoption Sophie Gaulin
Photo: La Presse canadienne (photo) John Bryska
La Manitobaine d’adoption Sophie Gaulin

Winnipeg – Mesure-t-on le rayonnement d’un journal au nombre d’exemplaires qu’il fait tourner sur les presses ou à l’importance qu’il incarne pour une communauté ? Après quelques jours passés à Winnipeg pour souligner les 100 ans de l’hebdomadaire communautaire La Liberté, seul journal francophone du Manitoba, la réponse est on ne peut plus claire : 6000 exemplaires, c’est à la fois peu et vraiment beaucoup.

Pour en prendre conscience, il n’y a qu’à s’arrêter sur le déroulement d’une journée dans la vie de Sophie Gaulin, directrice et rédactrice en chef de La Liberté. Mardi dernier, à Winnipeg, la Bordelaise devenue Manitobaine d’adoption déployait son énergie débordante de la façon suivante : organisatrice et hôte d’un colloque sur le journalisme réunissant une quarantaine de journaux du pays entier, puis fondation en après-midi de Journaux centenaires du Canada (JCC) — un regroupement auquel Le Devoir s’est associé du haut de ses 103 ans — et enfin, en soirée, gala pour célébrer les 100 ans de « son » journal, auquel 500 personnes ont participé, un sourire de fierté bien affiché au visage.

La veille, Sophie avait tout bonnement dévoilé le « sentier de La Liberté », une promenade longeant la rivière Rouge du côté du quartier français de Winnipeg, Saint-Boniface. Et elle avait inauguré un monument en hommage à l’histoire de son hebdo, créé en 1913.

Un hebdomadaire distribué toutes les semaines par la poste — comment composer autrement avec le lancinant problème de la distribution parfois étirée jusqu’à 1200 km du lieu d’impression ? — et auquel la communauté franco-manitobaine se sent un attachement solide comme le roc.
 
Minorité francophone

Sur une population de 1,2 million de personnes, 3,5 % des habitants du Manitoba disent avoir le français comme langue maternelle. Selon les données du recensement de 2011, à peine 1,5 % cochent le français comme langue parlée le plus souvent à la maison. Noyau dur de la culture, la langue et l’histoire de la communauté maintenant le français dans une mer anglophone constituent le pouls qui fait battre La Liberté.

Dans son dernier numéro, la rédactrice Sophie Gaulin relate l’histoire rocambolesque et passionnante de la cloche de Batoche, une cloche d’église de 20 livres saisie en 1885 comme butin de guerre de la communauté métisse de Batoche (maintenant en Saskatchewan) par des soldats ontariens, après leur victoire à la bataille de Batoche contre la rébellion du Nord-Ouest. Désireux de venger les Métis, un homme a lui-même « volé » la cloche en 1991 et l’a cachée 22 ans dans le plus grand secret, pour la rendre récemment à l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba. La Liberté a retrouvé le vengeur anonyme et publié ses confessions.
 
Tourné vers l’avenir

Au Free Press Cafe, en plein cœur de Winnipeg, des rédacteurs d’une quarantaine de journaux centenaires du Canada étaient réunis pour partager leurs idées un lundi soir — de Saint-Jean-Baptiste ! Les 100 ans donnent peut-être prestance et crédibilité, il n’empêche que, dans un monde médiatique en pleine tourmente — les journaux étant forcés de se réinventer —, l’innovation est capitale, pour ne pas dire essentielle.

Au micro, la dynamique Sophie Gaulin démarre le bal avec son idée. Quelques instants plus tôt, c’était nul autre que le premier ministre manitobain Greg Selinger, député néodémocrate de Saint-Boniface, qui était venu dire son attachement à ce journal francophone aussi fortement ancré dans sa communauté. Sophie Gaulin raconte son projet Peel, soit la numérisation de tous les numéros de La Liberté depuis sa création en 1913 par les frères oblats. Les gens peuvent circuler sur le site pour relire les périodes marquantes de leur histoire.

À une certaine époque, pas si lointaine, les résultats scolaires étaient affichés dans La Liberté… Le district scolaire franco-manitobain offre encore aujourd’hui un abonnement à tous les parents dont les enfants fréquentent l’une de ses écoles. Dans l’hebdomadaire, deux pages « Dans nos écoles » rendent compte de ce qui se passe en zone scolaire. La communauté, ça passe évidemment beaucoup par les liens à l’éducation.
 
Main-d’œuvre européenne

À l’Université de Saint-Boniface, non loin du cimetière où gît la dépouille de Louis Riel, on cause avenir malgré nos 100 ans. Sophie Gaulin raconte combien les compressions au Fonds du Canada pour les périodiques ont fait fondre son budget de 50 %, rien de moins. Avec 60 000 $ au lieu de 120 000 $ en 2009, il a fallu se réinventer. « Nous n’avions pas le choix. Je ne voulais pas congédier les journalistes, alors je me suis dit : “C’est l’occasion de faire mieux et plus grand.” »

Pour cela, il fallait trouver de nouveaux revenus : dans sa constitution datant des années 1940, la possibilité de créer une agence de publicité existe. La Liberté s’y rue, et se met à publier des cahiers spéciaux, à raison d’un par semaine plutôt que du traditionnel cahier tous les cinq ans. C’est l’occasion de vérifier combien les organismes francophones ont besoin de parler de leurs réalisations et de toucher les gens à qui ils s’adressent. Ces publireportages sont associés à une manière de tisser des liens.

L’agence produit aussi des dépliants 

pour des organismes qui en ont besoin et du contenu destiné à des sites Web. Le défi fut de convaincre clients et journalistes de l’indispensable étanchéité des deux salles de rédaction créées pour l’occasion — l’une d’affaires, l’autre rédactionnelle. Mais l’affaire a fonctionné : « Dès la première année, nos revenus sont passés à 240 000 $. Ça nous a permis de voir et de faire plus grand », relate Mme Gaulin, qui vient à peine de lancer La Liberté nouveau genre, avec une maquette toute neuve et beaucoup plus de couleurs.

Mais trouver une main-d’œuvre qui demeure au journal préoccupe aussi la directrice, qui est elle-même originaire de la France mais s’entoure d’une équipe composée, entre autres, de Belges. À côté des Québécois et des francophones d’ailleurs au pays venus faire leurs premières armes au journal pour se former, les Européens prenant mari et pays — comme Sophie ! — restent, eux. « Ils ne repartent pas, et ils ont le Manitoba à cœur. Ils aiment leur communauté d’adoption comme si c’était la leur. » Les premiers temps, les questions fusaient toutefois : des Français pour vendre la communauté franco-manitobaine ? À voir la réaction du public lors du gala du 100e, on sent bien que les craintes se sont évanouies. Et cette immigration venue nourrir le Manitoba est bel et bien là pour de bon.

Sur les berges de la rivière Rouge, un attroupement de francophones du Manitoba vient de libérer dans le ciel une série de ballons bleus et blancs, à l’effigie du journal La Liberté. Drôle de symbole pour cette journée de Saint-Jean-Baptiste. Mais une dame s’accroche au sien ; elle ne le relâchera pas. Pourquoi donc ? « Mon petit-fils Gabriel est né le jour des cent ans de La Liberté, le 22 mai dernier. Je veux mettre ce ballon dans son album de bébé. »
 
 
Notre journaliste a été invitée à Winnipeg par le journal La Liberté.

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