Urbania fête dix ans d’ironie concentrée

L’équipe très de son temps d’Urbania a produit des shows télé et une série radio. Elle prépare une application iPad.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’équipe très de son temps d’Urbania a produit des shows télé et une série radio. Elle prépare une application iPad.

L’aventure a commencé avec un numéro sur la locomotion à l’été 2003, et, à l’automne, c’était au tour de l’odeur. Il y a eu ensuite le vice, le son, le style et puis la bouffe, les escrocs, le sexe et les filles, dans ce cas avec Michèle Richard en pin-up sexagénaire, une couverture qui a frappé fort. Le numéro d’hiver 2011 sur les gros a fait date lui aussi. Celui sur les lesbiennes de l’hiver suivant tout autant. Le magazine était récemment à Paris puis à la ferme, chez les Anglos et chez les roux. Le numéro du dixième anniversaire, l’opus 38, lancé dans quelques jours, va parler de la rue.


« Quand on a lancé Urbania, le rêve c’était de s’amuser avec des chums en publiant un numéro puis de s’arrêter. On ne pensait jamais durer une décennie », explique en entrevue au Devoir Philippe Lamarre, fondateur et propriétaire du magazine, l’éditeur, quoi, qui possède aussi l’agence de design et de production multimédia Toxa. « Comme on avait vendu des abonnements à nos tantes et à nos cousins, il a bien fallu préparer un deuxième numéro et un troisième. Après un an, il fallait améliorer le produit ou continuer. On est passé à la couleur, on a augmenté le nombre de pages et on a foncé. »


Ce destin semblait tout tracé. M. Lamarre confie qu’il dessinait, photocopiait et vendait des bédés à neuf ans. Après des études en lettres, il a bifurqué vers le design. Urbania, fondé quand il avait 28 ans, a concentré ses deux passions pour les histoires populaires bien enrobées.

 

L’école Urbania


Catherine Perreault-Lessard, arrivée au magazine à 23 ans, intronisée rédactrice en chef deux années plus tard, avait Urbania dans le sang sans le savoir. « Mon frère, danseur social, a fait la couverture du numéro 6, et c’est comme ça que j’ai découvert la publication, dit-elle en entrevue accordée le jour de son propre anniversaire. Quand je me cherchais un stage, pendant mes études en journalisme, j’ai pensé au Montréal Campus, qui m’a refusée. Je me suis tournée vers Urbania et j’y ai trouvé une publication qui me ressemblait finalement beaucoup. »


Pourquoi ? « Parce qu’il s’intéressait aux autres et qu’il avait le goût de raconter leurs histoires », répond-elle. La jeune stagiaire a fait sa marque dans le numéro sur le thème du party. Elle n’avait pas pu obtenir l’entrevue réclamée avec le rockeur Éric Lapointe, réputé gros noceur, mais un soir, dans un bar, elle l’a aperçu par hasard et a bamboché toute la nuit avec lui, ce qui a dopé l’article tout en permettant à la kamikaze-reporter de gagner ses galons.


« C’est une excellente école, mais au début, je stressais comme rédactrice en chef. Je devais demander à des collaborateurs d’expérience de dix ou quinze ans mes aînés de recommencer leurs textes. J’ai tout appris chez Urbania. »


Urbania nous a beaucoup appris sur nous-mêmes, enfin sur une part d’ombre où se côtoient l’écume des jours et les abysses des nuits, le superficiel et l’essentiel, le détachement et l’attachement, le kitsch et le sublime, toujours avec ce je-ne-sais-quoi de déférence amusée mêlée de ce presque rien d’impertinence comique.


« On ne juge pas les gens qu’on met en valeur », résume M. Lamarre. On passe ce filtre du préjugé pour aller vers l’authenticité des êtres. »


Il n’y a pas plus XXIe siècle, quoi, dans le créneau médiatique, ici. Urbania semble concentrer l’ironie, cette douce maladie de notre époque « poquée ». Un récent Devoir de philo rappelait que ce magazine assume sa fascination pour la culture pop avec un grand respect pour ses sujets, une touche d’ironie, certes, mais en faisant appel au rire généreux aussi bien qu’à l’intelligence complice du lecteur.


« On a appris nos limites, dit la rédactrice en chef. Quand je suis arrivée, on pouvait écrire dans un texte : “Michel Girouard, mange un char de mar[blip].” Je ne réécrirais pas ça aujourd’hui et encore moins sur les réseaux sociaux. On a appris à être plus sages, à réfléchir et à prendre conscience de l’effet de nos paroles sur les personnes concernées. »


L’ordinaire extraordinaire


Ce magazine rend hommage aux urbains anonymes en racontant leurs histoires. « Il n’y a pas d’histoires banales, tranche le fondateur. Chaque individu sur Terre porte en lui des résidus d’histoires intéressantes. Il faut juste s’y intéresser. Les médias traditionnels se passionnent pour l’exception, le spectaculaire, le sensationnel. Ils oublient donc les histoires anodines. Notre mission à nous, c’est de les dénicher et de les mettre en valeur. »


Mme Catherine Perreault-Lessard renchérit. « On voit de la beauté où les autres n’en voient pas, dit-elle. On prend des gens ordinaires et on les présente de façon extraordinaire. On a fait une capsule vidéo de Martin, l’éboueur le plus rapide en ville. »


Ça marche et les premiers intéressés en redemandent, avec une exception particulière, celle du numéro sur les lesbiennes, reçu durement par une partie de cette communauté homosexuelle. « On n’a pas fait l’unanimité et c’est bon signe », assume le fondateur.


La rédactrice en chef raconte qu’au début, elle devait présenter son magazine à tout coup, alors que maintenant, des gens célèbres l’appellent pour faire la une. « On a publié les autoportraits nus d’une femme qui a perdu 300 livres, dit-elle. Elle avait pris les photos en voulant les publier chez nous et il n’y avait que nous pour le faire. »


Le magazine porte une attention particulière à la mise en forme. Urbania soigne son design. Dans la seule année 2007, se retrouve la production sur Montréal (automne) avec en une un Gérald Tremblay crucifié sur le mont Royal et un spécial bouffe (hiver) illustré par un Jean Charest sculpté dans un bloc de cheddar.


Cela dit, la publication ne paie pas ses collaborateurs, qui travaillent donc en échange de livres ou de chèques cadeaux. Par ce choix aussi, cette publication actuelle semble bien de son temps. « On offre une formule proche du troc, explique le propriétaire. On offre un espace de liberté et nos collaborateurs sont rémunérés quand on les embauche pour d’autres projets commerciaux. »


À la longue, le magazine est devenu une petite entreprise multimédia. L’équipe a produit des shows télé (Montréal en 12 lieux, Le Québec en 12 lieux, sur TV5) et une série radio. Une application iPad est en préparation et il y aura donc bientôt une sorte d’Urbania+. Le site urbania.ca attire des dizaines de milliers de clics par mois, en provenance de toute la francophonie. La communauté de fidèles s’internationalise et le fondateur rêve de versions produites à Paris, Bruxelles ou Port-au-Prince.


En septembre, Urbania collaborera avec Moment Factory et l’ONF pour présenter Mégaphone dans le Quartier des spectacles. L’animation s’articulera autour d’une centaine d’idées pour Montréal, proposées par des citoyens, à la veille des élections municipales. Dans deux semaines, le vendredi 14 juin, ce sera la grande fête du dixième anniversaire à la Tohu.