Portrait du reporter en baratteur

Dans l’affaire de la participation de Bertrand Cantat à la trilogie Des femmes de Sophocle, montée par Wajdi Mouawad en 2011, la direction du TNM, incarnée par Lorraine Pintal, a dû reculer.
Photo: - Le Devoir Dans l’affaire de la participation de Bertrand Cantat à la trilogie Des femmes de Sophocle, montée par Wajdi Mouawad en 2011, la direction du TNM, incarnée par Lorraine Pintal, a dû reculer.

Comment traduire churnalism? On pourrait appeler ça l’infobarattage. En tout cas, en anglais, to churn, c’est baratter ou brasser ou agiter. En mélangeant ce mot à journalism en 2008, le reporter de la BBC Waseem Zakir a forgé un néologisme pour décrire la mauvaise habitude de ses collègues, travaillant sous pression, consistant à copier-coller quelques sources, des dépêches, mais aussi des communiqués de presse.

Le mot et la chose prennent tellement d’ampleur qu’en avril dernier, la Sunlight Foundation et le Media Standards Trust ont lancé le site churnalism.com pour mettre à la disposition du public un détecteur d’infobarattage. L’outil, aussi amusant qu’attristant, permet de mesurer en pourcentage et mot pour mot la part du contenu d’un article directement repiqué d’un communiqué de presse.


Parfois, franchement, il n’y a pas de quoi battre un minou. En naviguant dans les exemples concrets, on voit bien que certains emprunts se justifient. Un journaliste peut repiquer dans un communiqué les déclarations d’un porte-parole officiel tout en contrebalançant avec des contre-positions. D’autres fois, souvent, trop souvent, le plagiat de l’infobaratteur saute aux yeux et il faut bien se demander quelles en sont les conséquences, jusqu’ici.

 

Une symbiose profitable


« Les rapports entre les relations publiques et le journalisme oscillent entre coopération et tension », explique la professeure Nadège Broustau, rare spécialiste québécoise de cet échange complexe entre ces amis ennemis vivant en symbiose. « Il faut aussi faire une différence entre les discours professionnels, les idéologies de profession et les pratiques réelles. La coopération est acceptée des deux côtés parce qu’elle fait gagner du temps et de l’argent. Lorsqu’il faut produire un article rapidement par exemple, le journaliste y arrive parfois en demandant à un relationniste de faire un travail de recherchiste. Et si celui-ci réalise le travail, c’est peut-être en se disant que la prochaine fois il aura de la facilité à caler une interview pour son entreprise. »


Nadège Broustau enseigne au département de communication sociale et politique de l’UQAM depuis près de deux ans. Ancienne journaliste, elle dirige une équipe de recherche sur les rapports entre journaliste et relationnistes, une enquête savante commencée l’an dernier qui va s’étendre au-delà de 2015.


« Je m’intéresse aux stratégies et aux transformations d’interactions entre les relationnistes et les journalistes du milieu culturel en particulier, dit-elle en entrevue téléphonique. J’ai choisi le milieu culturel comme exemple d’observation, mais au départ la réflexion se fait de manière plus large. Mon approche sociohistorique remonte aux années 1970. Je remonte à cette époque parce que c’est à peu près là que commence l’omniprésence de l’influence des relationnistes sur les messages publics. En tout cas, c’est alors qu’apparaissent les premières traces de cette omniprésence, avec la création de postes de communicateurs spécialisés au sein des entreprises, y compris dans le milieu culturel. »


La première phase de recherche, en cours, s’intéresse au matériel de cette communication, aux dossiers de presse comme aux critiques et chroniques de journaux, pour faire court. L’idée est de décortiquer les discours de promotion et d’information, mais aussi de voir comment les interactions entre l’un et l’autre monde se transforment. Des entrevues avec les relationnistes et les journalistes seront menées dans une deuxième étape et, dans un point final, la professeure Nadège et ses assistants iront observer la pratique sur le terrain.

 

Le Nouveau Monde


Le rapport State of the News 2013 du Pew Research Center rappelle que les États-Unis comptaient 1,2 « professionnel des relations publiques » par journaliste en 1980. Le ratio est passé à 3,6 en 2008. Depuis, les crises économiques et médiatiques ont probablement gonflé la proportion à plus de 4 pour un.


« Les chiffres d’Emploi Québec disent à peu près la même chose, confirme Mme Broustau. Il faut donc se questionner sur l’intérêt de médiatiser l’information. Depuis les années 1950, les théories des communications décrivent les journalistes comme des portiers de l’info, des gatekeepers. Les phénomènes de convergence et les transformations structurelles des médias peuvent modifier ce qu’on conçoit comme de l’information. Est-ce ce qui est expliqué, décortiqué et mis en contexte par des journalistes ? Ou bien est-ce que n’importe qui peut jouer le rôle de portier ? »

 

L’exemple du TNM


La recherche a déjà permis de décortiquer de récentes transformations des interactions par les médias socionumériques en s’attardant à deux cas précis liés au Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Le premier concerne l’utilisation de Twitter pour la promotion de la production du Bourgeois gentilhomme pendant la saison 2009-2010. Trois comptes créés de personnages ont gazouillé pendant un mois, y compris sur l’actualité, histoire de « rajeunir l’image du théâtre classique ». La campagne a rejoint environ 600 000 personnes et a surtout permis de se passer complètement des intermédiaires journalistiques. À quoi bon se contenter de baratter l’info quand on peut directement nourrir les consommateurs au petit-lait ?


« Ce cas permet de s’interroger sur le potentiel des relationnistes de court-circuiter la caution ou la plus-value journalistique, explique la professeure. Dans ce cas, on n’est pas dans un marketing transactionnel qui vise à faire vendre, mais dans le marketing relationnel qui vise la création d’un lien avec le public. »

 

Le plan déraille


Le second cas, plus négatif, concerne la « gestion de crise » entourant la participation controversée du criminel Bertrand Cantat à la trilogie Des femmes montée par Wajdi Mouawad en 2011. Le plan de communication prévoyait mettre l’accent sur le metteur en scène vedette quand tout a déraillé. Le TNM a été ensuite à la remorque des réactions dans les médias traditionnels et sociaux conjuguées à de fortes critiques du public.


« Ce cas aussi participe d’une interaction beaucoup plus large entre journalistes et relationnistes qui inclut des coopérations et des tensions, explique la professeure qui continue l’étude des données liées à ces exemples. En tant que source d’information, le relationniste constitue un outil de travail pour le journaliste. Le relationniste, lui, a besoin du journaliste pour relayer le message promotionnel de son organisation. »


Dans sa section culturelle, le journaliste s’assume soit comme préposé à la « plogue », soit comme préposé au sens. Il baratte ou il gratte. La professeure Broustau entend d’ailleurs tester l’hypothèse que l’un ne va pas sans l’autre.


« Une de nos questions demande si les journalistes culturels n’utilisent pas le repli dans la critique pour se démarquer de la communication promotionnelle, explique finalement la chercheuse. Dans quelle mesure n’y a-t-il pas là une stratégie de repositionnement pour affirmer son indépendance par rapport aux organisations qui achètent de la pub? Cette marge de manoeuvre serait donc une manière de compenser déontologiquement en s’éloignant de la connivence… »

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